Eusèbe de Césarée, Histoire, Orthodoxie

LA MALADIE QUI SÉVIT ALORS

24 avril 2020

Histoire ecclésiastique par Eusèbe de Césarée

Texte grec et traduction française par Émile Grapin, Alphonse Picard et fils, Éditeurs, Paris, 1905.

Livre VII / CHAPITRE XXII


Après cela, la peste succède à la guerre et la fête est proche ; de nouveau Denys entretient ses frères par écrit et il dépeint les souffrances du fléau en ces termes :


« Aux autres hommes le présent ne peut pas paraître un temps de fête; il n’est pas possible que celui-ci ou celui-là, même s’il était enclin à la joie, ne le range point parmi les choses tout à fait affligeantes. Aujourd’hui, du reste, tout pleure, tous sont dans le deuil et les lamentations retentissent dans la ville à cause de la multitude de ceux qui sont morts, et de ceux qui périssent chaque jour. Comme il est écrit des premiers-nés d’Égypte : Ainsi maintenant il s’est fait un grand cri, il n’y a pas en effet de maison dans laquelle il n’y ait un mort et plût à Dieu qu’il n’y en eût qu’un seul. Car ils sont nombreux et terribles les malheurs arrivés avant celui-là. D’abord ils nous ont exilés, et seuls cependant persécutés par tous et sous les coups de la mort, nous avons célébré la fête même alors ; et chacun des lieux de notre affliction, nous est devenu un lieu de solennité, campagne, désert, vaisseau, hôtellerie, prison; les martyrs parfaits y ont célébré une fête, la plus brillante de toutes, ils prenaient part au festin du ciel. Ensuite survinrent la guerre et la peste que nous avons supportées avec les païens ; nous avons enduré seuls tout ce qu’ils nous ont fait souffrir, mais nous avons eu en outre notre part de ce qu’ils se sont fait les uns aux autres et de ce qu’ils ont subi. En retour, nous nous sommes réjouis de la paix du Christ qu’il n’a donnée qu’à nous seuls. Nous avons eu, ainsi qu’eux, un répit très court pour reprendre haleine et la peste elle-même fondit [sur la ville], objet d’épouvante plus redoutable que tout pour les païens et plus funeste que nul autre malheur : ainsi qu’un écrivain des leurs le rapporte, elle fut un événement unique, pire que ceux auxquels tous peuvent s’attendre. Pour nous cependant, il n’en fut pas ainsi ; elle fut une occasion de nous exercer et une épreuve qui ne le céda à aucune des autres; elle ne nous a en effet pas épargnés mais elle a atteint fortement les païens. »

Mont Athos, Ι. Ν. Πρωτάτου, Le baptême du Christ, détail.

Ensuite il ajoute ces paroles :

« La plupart de nos frères, par un excès de charité et d’amour fraternel, ne s’écoutaient pas eux-mêmes mais s’attachaient . les uns aux autres, visitant sans précaution les malades, les servant sans cesse, leur donnant leurs soins dans le Christ et ils étaient heureux d’être emportés avec eux ; ils puisaient le mal chez les autres, faisant passer en eux la maladie de ceux qui étaient proches et prenant volontiers leurs souffrances. Beaucoup, après avoir soigné et réconforté les autres, périssaient après avoir transféré en eux-mêmes la mort de ceux-là et le mot connu de tous, qui semblait être regardé comme un simple compliment, ils le réalisaient à la lettre, ils s’en allaient « devenus leur balayure ». Les meilleurs de nos frères quittaient ainsi la vie; c’étaient des prêtres, des diacres, des fidèles très en renom parmi le peuple ; et ce genre de mort, dont une grande piété et une foi robuste étaient la cause, semble n’être pas inférieur au martyre. Ils tendaient leurs mains pour recevoir les corps des saints et les presser sur leur poitrine, ils leur fermaient les yeux et la bouche, ils les transportaient sur leurs épaules, les ensevelissaient; s’attachant à eux, s’unissant avec eux, ils les purifiaient dans des bains, ils les ornaient de vêtements et peu après ils devenaient l’objet de soins semblables ; ceux qui restaient, allaient successivement à ceux qui partaient avant eux. Chez les païens, il en était tout autrement; ceux qui commençaient à être malades on les chassait, on fuyait ceux qui étaient le plus chers, on jetait sur les routes des gens à demi morts et on envoyait au rebut les cadavres sans sépulture; on évitait toute communication et contact avec la mort, mais il n’était pas facile, même à ceux qui prenaient de grandes précautions, de s’en garder. »


CE QUI ARRIVA APRÈS CELA, DANS LA FAMINE, LA PESTE, LES GUERRES

Livre IX / CHAPITRE VIII

 

Les pluies accoutumées en effet et les ondées de la saison d’hiver où l’on était, n’apportèrent pas à la terre leur habituel tribut. Une famine inattendue s’abattit ; elle fut accompagnée d’une peste par surcroît et d’une autre maladie. C’était un ulcère, qui, à cause de l’inflammation, avait le nom significatif d’anthrax. Il se glissait peu à peu sur le corps tout entier et mettait ceux qui en souffraient en de faciles dangers ; mais c’était spécialement aux yeux qu’il venait la plupart du temps, et il rendait estropiés des milliers d’hommes ainsi que de femmes et d’enfants. A ces maux s’ajoute, pour le tyran, la guerre qui s’éleva contre les Arméniens. Ces gens depuis l’annuité étaient amis et alliés des Romains ; ils étaient aussi chrétiens et ils accompliraient avec zèle leurs devoirs religieux envers la divinité. L’homme ennemi de Dieu, ayant tenté de les contraindre à sacrifier aux idoles et aux démons, les rendit ennemis, au lieu d’amis, et adversaires, au lieu d’alliés. Tout cela survint tout d’un coup, on un seul et môme moment, et confondit l’orgueilleuse audace du tyran contre Dieu. C’était à cause de son zèle pour les idoles et du siège fait contre nous, assurait-il audacieusement, que ni famine, ni peste, ni guerre n’étaient arrivées de son temps. Or voici que tout cela venait ensemble et en même temps, et il recevait les préludes de sa chute lamentable.

Lui-même donc était occupé à la guerre contre les Arméniens avec ses armées, et le reste des habitants des villes situées dans son ressort étaient lamentablement ravagés par la famine ainsi que par la peste, si bien qu’une mesure de blé se vendait vingt mille cinq cents attiques.

Nombreux étaient ceux qui mouraient dans les villes, plus nombreux ceux qui trépassaient dans les campagnes et les bourgs ; aussi s’en fallait-il de peu que les registres, autrefois si riches en noms d’hommes des champs, ne supportassent une radiation totale, presque tous ayant péri en masse faute de nourriture ou par maladie pestilentielle.

Quelques-uns en effet croyaient bon de vendre à ceux qui étaient mieux pourvus ce qu’ils avaient de plus cher contre une nourriture très chiche ; d’autres, ayant aliéné leurs biens peu à peu, étaient réduits au dernier dénuement de la pauvreté ; alors d’autres encore mâchaient de petits brins d’herbe et ayant tout simplement mangé certaine; plantes pernicieuses ruinaient la santé de leur corps et mouraient. Parmi les femmes de bonne naissant dans les villes, quelques-unes, poussées par le besoin à la plus honteuse extrémité, venaient solliciter sur les places publiques ; mais la preuve de leur éducation libérale antérieure se voyait dans la pudeur de leur vidage et la convenance de leurs vêtements. Les uns encore, desséchés comme des ombres de trépassés, luttaient en et là contre la mort ; chancelant et s’effondrant dans l’impossibilité de se tenir debout, ils tombaient, et gisant étendus au milieu des places, ils demandaient qu’on leur donnât un petit morceau de pain; n’ayant plus qu’un souffle de vie, ils criaient leur faim, et n’avaient plus de force que pour ce cri très douloureux. Les autres, frappés d’étonnement par la multitude des demandeurs, eux qui avaient paru être des mieux approvisionnés, après avoir fourni des secours très nombreux, en venaient pour le reste à une attitude cruelle et impitoyable, ne s’attendant pas encore eux-mêmes à souffrir la même chose que ceux qui mendiaient. Aussi bien même, au milieu des places et des rues, des cadavres nus, jetés depuis plusieurs jours sans sépulture, présentaient à ceux qui les voyaient, le plus lamentable spectacle. Bien plus, quelques-uns devenaient la proie des chiens, et ce fut surtout le motif pour lequel les survivants en vinrent à tuer les chiens, dans la crainte que, devenus enragés, ils ne se missent à manger les hommes. La peste elle aussi n’en dévorait pas moins chaque maison, et surtout celles que la lamine, à cause des ressources en vivres, était hors d’état d’exterminer. Ceux par exemple qui étaient dans l’abondance, magistrats, gouverneurs, gens en charge par milliers, comme un butin approprié, abandonné à la maladie de la peste par la famine, subissaient une mort violente et très rapide. Tout était plein de gémissements ; dans toutes les rues, les marchés et les places, on ne pouvait voir autre chose que des lamentations, avec les flûtes et les bruits de coups qui les accompagnent d’ordinaire. C’est de cette façon, avec les deux armes qu’on a dites, de la peste et de la famine tous ensemble, que combattait la mort ; elle dévorait en peu de temps des familles entières, si bien qu’alors on voyait emporter les corps de deux ou trois défunts clans le môme convoi funèbre.

Tel était le salaire de l’orgueil de Maximin et des décrets votés en chaque ville contre nous, alors que les chrétiens fournissaient à tous les peuples, et d’une façon évidente, les preuves de leur bonne volonté en toutes choses et de leur piété. Seuls en effet en un tel rassemblement de malheurs, ils montraient dans leurs œuvres de la compassion et de l’humanité. Pendant tout le jour, les uns s’efforçaient de rendre les derniers devoirs et de donner la sépulture à ceux qui mouraient (on comptait par milliers ceux qui n’avaient personne pour prendre soin d’eux). Les autres rassemblaient en une même réunion la foule de ceux qui en chaque ville étaient épuisés par la famine et distribuaient à tous du pain. Aussi ce fait était établi et proclamé auprès de tous; on glorifiait le Dieu des chrétiens, et on reconnaissait que seuls ils étaient pieux et religieux, cela étant véritablement prouvé par les faits eux-mêmes. En retour de ce qui était ainsi accompli, Dieu, le grand et céleste allié des chrétiens, après avoir montré contre tous les hommes, à cause de ce qui a été raconté, la menace et l’indignation comme réponse aux excès dont ils avaient fait preuve à notre égard, nous rendait de nouveau la clarté bienveillante et éclatante de sa providence envers nous. Ainsi que dans une ombre épaisse, il faisait d’une façon très merveilleuse luire pour nous une lumière de paix, et il établissait d’une manière visible que Dieu même était, en tout, le chef vigilant de nos affaires. Il châtiait et ramenait à l’occasion son peuple par des épreuves ; puis derechef, après la leçon suffisante, il apparaissait avec bonté et miséricorde à ceux qui avaient en lui leurs espérances.

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