Catéchèse, Orthodoxie, Seraphim Rose

L’âme après la mort – chapitre huitième

16 novembre 2020

Les vraies expériences chrétiennes du ciel

 

1. La localisation du Ciel et de l’enfer

Nous avons pu voir maintenant, par les récits nombreux des saints pères et dans les Vies des Saints, que l’âme après la mort entre immédiatement dans le royaume aérien du Ciel inférieur, dont nous avons examiné les caractéristiques en détail.

Nous avons également vu comment l’âme évolue à travers ce royaume aérien, une fois que le corps est mort et que l’âme en a fini avec les choses terrestres, comment elle fait son ascension à travers les postes de péage, où commence le Jugement particulier pour déterminer l’aptitude de l’âme à vivre au Ciel. Les âmes qui sont convaincues de péchés non effacés par le repentir sont précipitées par les esprits déchus en enfer ; celles qui passent avec succès par les épreuves des postes de péage montent librement, guidées par les anges, au Ciel.

Qu’est-ce que ce Ciel ? Où est-il ? Est-ce un endroit ? Est-il en haut ?

Comme à propos de tous les sujets concernant la vie après la mort, nous ne devrions pas poser de telles questions par pure curiosité, mais seulement pour mieux comprendre l’enseignement que l’Église nous a transmis à ce sujet, et pour éviter les confusions que des idées modernes et certaines expériences parapsychologiques peuvent créer même dans l’esprit des chrétiens orthodoxes.

Il se trouve que la localisation du Ciel (et de l’enfer) est une question qui a été très généralement mal comprise de nos jours. Il y a une vingtaine d’années seulement, le dictateur soviétique Khrouchtchev ridiculisait ceux qui croyaient encore au Ciel — les cosmonautes qu’il avait envoyés dans l’espace n’avaient rien vu de tel !

Aucun chrétien pensant ne croit, bien sûr, à la caricature athée d’un Ciel localisé dans le ciel, bien que certains protestants naïfs placent le Ciel dans une autre galaxie ou une constellation lointaine. Nous savons que toute la création visible est déchue et corrompue et qu’il n’y a de place en elle pour le Ciel invisible de Dieu nulle part, étant donné que c’est une réalité non matérielle, mais spirituelle. Il y a en revanche beaucoup de chrétiens qui, pour échapper aux moqueries des incroyants et pour éviter même une trace légère de conception matérialiste, sont allés à l’extrême opposé et affirment que le Ciel est nulle part. Chez les catholiques romains et les protestants, il existe des apologies qui proclament que le Ciel est un état et non un endroit, qu’en haut n’est qu’une métaphore, que l’Ascension du Christ [Lc XXIV.50- 51 ; Ac I.9-11] n’était pas réellement une montée, mais seulement un changement d’état. Le résultat de telles apologies est que le Ciel et l’enfer deviennent des conceptions vagues et indéfinies, et le sens de leur réalité disparaît — avec des résultats désastreux pour la vie chrétienne, puisque ce sont les réalités mêmes vers lesquelles toute notre vie terrestre est dirigée.

Toutes ces apologies, comme l’enseigne l’évêque Ignace Briantchaninov, se fondent sur l’idée erronée du philosophe humaniste Descartes, selon laquelle tout ce qui n’est pas matériel est pur esprit, et non limité par le temps et l’espace. Tel n’est pas l’enseignement de l’Église orthodoxe. L’évêque Ignace écrit :

« Le rêve de Descartes concernant l’indépendance des esprits par rapport au temps et à l’espace est une parfaite absurdité. Tout ce qui est limité est nécessairement dépendant de l’espace » 1. « Les nombreuses citations que nous avons tirées des livres liturgiques et des ouvrages des pères de l’Église orthodoxe répondent de façon satisfaisante à la question de savoir où se trouvent le paradis et l’enfer… C’est avec une clarté éclatante que l’Église orthodoxe d’Orient indique que le lieu du paradis est au Ciel et celui de l’enfer est dans les entrailles de la terre» 2.

Ici nous nous contenterons d’indiquer comment il faut interpréter cette doctrine.

Il est incontestablement vrai, comme l’indiquent les nombreuses citations de l’évêque Ignace, que toutes les sources orthodoxes — la sainte Écriture, les services divins, les Vies des saints, les écrits des saints pères — parlent du paradis et du Ciel comme étant en haut et de l’enfer comme étant en bas, sous la terre. Et il est également vrai que, comme les anges et les âmes sont limités dans l’espace (comme nous l’avons vu dans le chapitre intitulé La doctrine orthodoxe des anges), ils doivent se trouver nécessairement en un lieu défini, que ce soit au Ciel, en enfer ou sur la terre. Nous avons déjà cité l’enseignement de saint Jean Damascène, selon lequel « lorsque les anges sont dans Ciel, ils ne sont pas sur terre, et envoyés par Dieu sur terre, ils ne demeurent pas au Ciel » 3 ce qui est la même doctrine que celle enseignée plus tôt par saint Basile le Grand 4, par saint Grégoire le Dialogue 5 et par tous les pères orthodoxes.

Le Ciel est donc certainement un lieu, et il est certainement plus haut que n’importe quelle partie de la terre, et l’enfer est certainement en bas, dans les entrailles de la terre ; mais ces lieux et leurs habitants ne peuvent être vus par les hommes sans que leurs yeux spirituels soient ouverts, comme nous l’avons vu plus haut au sujet du royaume aérien. Et qui plus est, ces lieux ne sont pas compris dans les coordonnées de notre système spatio-temporel : un avion ne passe pas invisiblement par le paradis ni un satellite terrestre par le troisième Ciel, et les âmes qui attendent en enfer le Jugement dernier ne peuvent pas être atteintes par forage dans la terre, visant leur recherche. Elles ne sont pas , mais dans une sorte d’espace différent, qui commence ici, mais qui s’étend, pour ainsi dire, dans une direction différente.

Il y a des indications, ou du moins des suggestions de cette autre sorte de réalité même dans l’expérience de ce monde de tous les jours. Par exemple, l’existence des volcans et d’une grande chaleur au centre de la terre est prise par plusieurs pères comme une indication directe de l’existence de l’enfer dans les entrailles de la terre. 6 Bien sûr, l’enfer n’est pas matériel au sens où l’est la lave qui coule de dessous la croûte terrestre ; mais il semble bien exister une sorte de chevauchement des deux sortes de réalités — un chevauchement qui peut être constaté premièrement dans la nature même de l’homme, capable, dans certaines circonstances ou par la Volonté de Dieu, de percevoir les deux sources de réalités dans cette vie même. Les scientifiques modernes eux-mêmes ont été amenés à admettre qu’ils ne sont plus du tout sûrs de la nature et des frontières ultimes de la matière, ni où elle s’arrête ni où commence la réalité parapsychologique.

De nombreux incidents dans les Vies des Saints montrent comment cette autre sorte d’espace fait irruption dans l’espace normal de ce monde. Souvent, par exemple, l’âme d’un mort est vue s’élevant au Ciel, comme lorsque saint Benoît voyait l’âme de saint Germain de Capoue portée au Ciel par les anges dans une boule de feu. 7, ou les résidents d’Afognak voyaient l’âme de saint Germain monter dans une colonne de feu, ou l’ancien Philarète de Glinsk voyait l’ascension de l’âme de saint Séraphin de Sarov. Le prophète Élisée contemplait le prophète Élie emporté au Ciel dans un char de feu [3 R 2,11]. Souvent aussi, des âmes sont vues en train de passer par les postes de péage ; de tels cas sont surtout nombreux dans la Vie de saint Niphon de Constantia (23 déc.) et celle de saint Columba d’lona — quelques-uns de la dernière ont été cités dans notre chapitre sur les postes de péage. Dans la Vie du Bienheureux Théophile de Kiev, l’unique témoin de la mort de ce juste a vu à ce moment

« Quelque chose soudain illumina son regard, et sur son visage passa le souffle d’une brise. Surpris, Dimitri leva les yeux. Et ce qu’il vit le cloua de stupeur. Dans la cellule tout-à-coup, voici que le plafond se surélevait, et que le ciel entrait, à petites franges bleues, semblant ouvrir les bras, comme se préparant à recevoir en son sein l’âme pure et sainte du Juste qui se mourait.» 8

Nous ne devons pas forcer notre curiosité au-delà de la connaissance générale du fait que le Ciel et l’enfer sont effectivement des lieux, mais non pas comme ceux de ce monde, contenus dans notre système spatio-temporel. Ces lieux sont si différents de nos notions terrestres de lieu, que notre esprit deviendra désespérément embrouillé dès que nous tenterons d’assembler leur géographie. Quelques Vies de saints indiquent clairement que le Ciel est au-dessus du paradis; d’autres indiquent qu’il y a au moins trois Cieux, mais ce n’est pas à nous de définir les frontières de ces endroits ou de discerner leurs caractéristiques. De telles descriptions nous sont données par la Providence divine, afin de nous inciter à lutter pour y arriver au terme d’une vie chrétienne — mais non pour leur appliquer nos catégories de logique et de connaissance humaines, qui ne leur conviennent pas. Saint Jean Chrysostome nous rappelle à juste titre quel est notre propre intérêt à étudier ce qui a trait au Ciel et à l’enfer :

Vous demandez où est l’enfer; mais pourquoi devriez-vous le savoir ? Vous devez savoir que l’enfer existe, non pas où il est caché… À mon avis, il est quelque part en dehors de ce monde… Tâchons de trouver non pas où il est, mais plutôt comment y échapper 9

Il ne nous est pas donné de comprendre grand-chose à la réalité de l’autre monde dans cette vie, bien que nous en sachions assez pour répondre aux rationalistes qui disent que le Ciel et l’enfer sont nulle part et donc inexistants, parce qu’ils ne peuvent pas les voir. Ces lieux sont cependant quelque part, et certains, vivant sur terre, y sont allés et en sont revenus pour en parler ; mais pour nous qui sommes dans la chair, ces lieux sont visibles davantage par la foi que par la connaissance : « Maintenant nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu ». [I Cor XIII.12]

L’Archange Michel, fin XIe-début XIIe siècle. Détail.

2. Les expériences chrétiennes du Ciel

 

Les véritables expériences chrétiennes du Ciel portent toutes la même et unique empreinte de l’autre monde. Ceux qui ont vu le Ciel ne se sont pas tout simplement déplacés d’un lieu à l’autre, ils sont entrés aussi dans un état spirituel entièrement différent. Nous qui n’avons pas eu cette expérience personnellement, devons nous contenter de la description de quelques traits extérieurs dont l’ensemble distingue nettement ces expériences de celles du royaume aérien, que nous avons examinées plus haut.

De nombreuses Vies de Saints contiennent des descriptions d’âmes entrant au Ciel, comme vues depuis la terre. Dans la Vie de saint Antoine le Grand, nous lisons :

« Une autre fois, étant assis au même lieu, il vit en regardant en haut quelqu’un qui était élevé en l’air, et plusieurs autres qui venaient au-devant de lui. Cela le remplit d’admiration et, bénissant cette sainte assemblée, il désira beaucoup apprendre ce que cela pouvait être. Soudain il entendit une voix qui lui dit que c’était l’âme d’Ammon, le solitaire qui demeurait en Nitrie. » 10

Abba Sérapion décrivit ainsi la mort de saint Marc de Thrace :

Levant les yeux, je vis l’âme du saint déjà délivrée des liens du corps. Elle fut couverte, par des mains angéliques, d’un vêtement blanc éclatant et élevée par eux au ciel. Je vis le chemin aérien du Ciel et les Cieux ouverts. Puis je vis les hordes des démons debout sur ce chemin et entendis une voix angélique adressée aux démons : ‹Fils des ténèbres! Fuyez et cachez-vous de la face de la lumière de justice!› La sainte âme de Marc fut retenue en l’air pendant une heure environ. Puis une voix se fit entendre du Ciel, disant aux anges : ‹ Prenez-le et amenez ici celui qui a fait honte aux démons!› Quand l’âme du saint eut passé sans mal par les hordes des démons et s’approchait déjà du Ciel ouvert, je vis comme un semblant de main, tendue depuis le Ciel, pour accueillir l’âme immaculée. Puis cette vision me fut cachée au regard et je ne vis plus rien.11

De ces récits, il ressort déjà trois caractéristiques primordiales de l’authentique expérience chrétienne du Ciel : c’est une ascension ; l’âme est conduite par des anges ; elle est saluée par les habitants du Ciel et se joint à eux. Les expériences du Ciel sont de différentes sortes. Parfois une âme est conduite au Ciel avant la mort, pour voir ses merveilles ou la place qui lui est préparée. Ainsi, sainte Maure, après avoir résisté à deux fausses visions venant des esprits déchus pendant son martyre (visions que nous avons relatées plus haut comme exemples des tentations qui peuvent survenir à l’heure de la mort), décrivit ainsi l’expérience que Dieu lui avait accordée ensuite :

Je vis aussi un troisième homme de très belle apparence; sa face brillait comme le soleil. Il me prit par la main, me mena au Ciel, et me montra un trône couvert de vêtements blancs, et une couronne de très bel aspect. Émerveillée par cette beauté, je demandai à l’homme qui m’avait conduite au Ciel : ‹À qui est-ce, mon seigneur?› Il me dit : ‹C’est la récompense pour ta lutte… Mais maintenant retourne dans ton corps. Le matin, à la sixième heure, les anges de Dieu viendront chercher ton âme pour la conduire au Ciel ›  12

Il y a aussi l’expérience de la vision du Ciel de loin, comme dans le cas du protomartyr Étienne, qui contemplait «les Cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » [cf. Ac VII.56]. Ici cependant, nous nous bornerons à étudier l’expérience spécifique qui est la plus proche des expériences après la mort de nos jours : l’ascension au Ciel, soit au moment de la mort, soit accordée par Dieu pendant la vie, qu’elle se fasse dans ou hors du corps.

Saint Sauve [Salvius – Évêque d’Albi], hiérarque de la Gaule du VIe siècle, après avoir été mort la plus grande partie de la journée, revint à la vie et raconta ceci à son ami, saint Grégoire de Tours :

« Lorsqu’il y a quatre jours vous m’avez vu mort dans ma cellule ébranlée, je fus emporté et enlevé au ciel par des anges, de sorte qu’il me semblait que j’avais sous les pieds, non seulement cette terre fangeuse, mais aussi le soleil et la lune, les nuages et les astres ; on m’introduisit ensuite par une porte plus brillante que ce jour dans une demeure remplie d’une lumière ineffable et d’une étendue inexprimable, dont tout le pavé était resplendissant d’or et d’argent ; elle était obstruée d’une si grande multitude de différents sexes, que, ni en longueur, ni en largeur, les regards ne pouvaient traverser la foule. Quand les anges qui nous précédaient nous eurent frayé un chemin parmi les rangs serrés, nous arrivâmes a un endroit que nous avions déjà considéré de loin et sur lequel était suspendu un nuage plus lumineux que toute lumière ; on n’y pouvait distinguer ni le soleil, ni la lune, ni aucune étoile, et il brillait par sa propre clarté beaucoup plus que tous les astres ; de la nue sortait une voix semblable à la voix des grandes eaux. Moi, pauvre pécheur, j’étais salué humblement par des hommes en habits sacerdotaux et séculiers, et qui étaient, comme me l’apprirent ceux qui me précédaient, des martyrs et des confesseurs que nous adorons ici-bas avec le plus profond respect. M’étant placé dans l’endroit qu’on m’indiqua, je fus inondé d’un parfum d’une douceur excessive, qui me nourrit tellement que je n’ai encore ni faim ni soif. J’entendis une voix qui disait : Qu’il retourne sur la terre, car il est nécessaire à nos Églises. J’entendais une voix, car on ne pouvait voir celui qui parlait. M’étant prosterné sur le pavé, je disais en gémissant : Hélas! hélas! Seigneur, pourquoi m’as-tu fait connaître ces choses si je devais en être privé? Voilà qu’aujourd’hui je suis rejeté de devant ta face pour retourner dans un monde fragile, et ne pouvoir plus revenir ici. Je t’en conjure, Seigneur, ne détourne pas de moi ta miséricorde; je te supplie de me laisser habiter ce lieu, de peur qu’après en être sorti je ne périsse ; et la voix qui m’avait parlé dit : Vas en paix, car je suis ton gardien jusqu’à ce que je te reconduise ici. Ayant donc laissé mes compagnons, je descendis en pleurant, et sortis par la porte par où j’étais entré. » 13

Voilà plusieurs autres caractéristiques importantes qui s’ajoutent aux premières dans cette expérience : l’éclat de la lumière céleste ; la Présence invisible du Seigneur, dont on entend la Voix ; la crainte et le respect du saint devant le Seigneur ; et une sensation concrète de la Grâce divine, sous la forme d’un parfum indescriptible. De plus, on précise que la multitude de gens rencontrés au Ciel sont (à part les anges conducteurs) les âmes de martyrs et d’hommes saints.

Le moine de Wenlock, après avoir été élevé par des anges et avoir passé par les postes de péage,

vit aussi un lieu d’une merveilleuse beauté où une multitude d’hommes de belle apparence jouissaient d’un bonheur extraordinaire, et ils l’invitèrent à venir le partager avec eux, si cela lui était permis. Et un parfum d’une merveilleuse douceur vint vers lui de l’haleine des âmes bienheureuses qui se réjouissaient ensemble. Les saints anges lui dirent que c’était le célèbre paradis de Dieu. De plus, il vit des murs brillants d’une splendeur éclatante, d’une longueur étonnante et d’une hauteur vertigineuse. Et les saints anges dirent : ‹C’est la célèbre cité sacrée, la Jérusalem céleste, où les âmes vivent dans la joie éternelle.› Il dit que ces âmes et les murs de cette cité glorieuse… étaient d’un éclat si éblouissant que ses yeux ne pouvaient absolument pas les regarder14

 

Le Jugement dernier, XVe-XVIe siècle.

L’expérience la plus complète et la plus frappante du Ciel dans toute la littérature chrétienne est peut-être celle de saint André le Fol-en-Christ de Constantinople (IXe siècle). Cette expérience fut notée, avec les propres mots du saint par son ami Nicéphore ; nous en donnons ici quelques extraits seulement :

[Le rude hiver]           L’hiver était très rude. Un froid vigoureux chargeait l’atmosphère. Tout avait gelé. Le vent violent avait rempli de neige tous les sous-sols et arraché les tuiles non seulement des grands bâtiments, mais aussi des maisons basses. Tous les pauvres gémissaient et pleuraient désespérés. Les uns mouraient épuisés par la faim, les autres embourbés dans la neige. Des jarres se cassèrent, des arbres se déracinèrent et les oiseaux crevèrent. […] Après deux semaines, le vent se calma, quand tard un soir, le serviteur de Dieu vint me rendre visite. En le voyant, je fus surpris. Je me levai, le serrai dans mes bras et nous nous embrassâmes. Nous restâmes ainsi un long moment, puis il me dit :

Viens, asseyons-nous, mon cher !

Après avoir arrêté ses larmes, il s’assit et, joyeux, se mit à raconter :
[Du gel de la terre à la chaleur du ciel. Le martyre du froid]         Je ne pouvais pas, mon ami, supporter le terrible froid et le vent que tu as dû connaître aussi, parce que j’étais nu, pieds nus et sans abri. Je me réfugiais donc auprès des pauvres, mes semblables, mais ils ne m’acceptaient pas. Ils étaient dégoûtés de moi et me chassaient à coups de bâton comme un chien. « Va-t’en d’ici, chien, me disaient-ils, disparais ! »

Je ne trouvais pas d’endroit pour me réfugier et me sauver. Je me suis désespéré. J’eus peur de mourir. […] Je me rendis donc à un coin du portique et j’y trouvai un petit chien. Je m’allongeai à côté de lui en espérant qu’il me réchaufferait un peu. Mais lui, quand il me vit près de lui, se leva et partit.

Je me dis alors à moi-même : « Vois-tu, malheureux, combien tu es pécheur ? Même les chiens te dédaignent et te fuient et ne t’acceptent pas comme un de leurs semblables ! Les hommes t’abhorrent comme un esprit malin. Tes semblables, les pauvres, te chassent. Qu’est — ce qui t’attend donc ? Meurs, débauché, meurs ! Il n’existe pas de salut pour toi dans ce monde. »

Alors que je disais cela avec beaucoup de douleur, je parvins à la componction. Et comme le froid et l’épouvante me serraient, je fondis en larmes, avec les yeux de l’âme tournés vers Dieu. Tous mes membres gelèrent. Je pensais à cet instant-là que j’allais rendre l’âme…

Soudain, je sentis une douce chaleur. J’ouvre mes yeux et je vois un jeune homme très beau qui brille plus que le soleil. Il tenait à la main un rameau doré. Le rameau était tressé avec des lys et des roses qui ne ressemblaient pas à ceux de ce monde, oh non ! Ils étaient d’une merveilleuse variété. Ils étaient différents quant à leur nature et à leur aspect. Tenant ce beau rameau, il me regarda et dit :

André, où étais-tu ?

Dans les ténèbres et l’ombre de la mort, répondis-je. Et pendant que je parlais encore, il me frappa au visage avec le rameau fleuri en me disant :

Que ton corps prenne de la force et une vie invincible.

Aussitôt, le parfum de ces fleurs entra dans mon cœur et me donna de la vie en un clin d’œil. J’entends alors une voix dire :

Emmenez-le pour le consoler pendant deux semaines et qu’il revienne parce que je veux qu’il lutte encore.

Pendant que la voix parlait, je m’enfonçai dans un sommeil très profond et je ne compris pas ce qui m’arrivait. Je vivais pendant deux semaines là où l’avait ordonné la volonté de Dieu, comme si j’avais dormi agréablement toute la nuit et m’étais réveillé le matin.

 

[Dans le jardin de Dieu]       Je me sentais incorporel. Je portais une tunique blanche comme la neige, resplendissante, ornée de pierres précieuses, et sa beauté me réjouissait beaucoup. Sur la tête, je portais une couronne tout en or et lumineuse, aux pieds des sandales et j’étais ceint d’une ceinture resplendissante. Le paradis était fait tout entier de lumière, mais de la lumière vue pour la première fois et très brillante qui, comme les fleurs rayonnaient, prenait une couleur rose tendre. Un parfum divin avec des variations successives approchait mon odorat et m’enivrait. Crois-moi, en te disant cela je frissonne.

Dans le jardin de Dieu j’étais comme un roi. J’étais très heureux de me voir demeurer dans un tel paradis. Là, Dieu faisait pousser beaucoup d’arbres. Mais ils ne ressemblaient pas à ceux du monde corruptible. Ils étaient toujours fleuris, embaumants et chargés. Ils étaient hauts, très feuillus et chargés. Leurs branches s’inclinaient et, comme elles flottaient entre elles, elles remplissaient de parfum l’atmosphère et formaient un arc-en-ciel. Tout cela, les bienheureux en jouissent, et leur âme est transformée par ce délice, cette joie et cette allégresse.

Ceci aussi était étrange : certains arbres avaient seulement des fleurs et des feuilles. Sur ceux-ci il y avait quelque chose de merveilleux : une variété de beaux oiseaux, petits et grands, aux ailes dorées et blanches comme la neige. Certains gazouillaient cachés dans les feuilles, et leur gazouillis, beau et délicieux, s’entendait jusqu’au bout du ciel. […]

Comme je cheminais heureux, voici que je vis un grand fleuve traverser le paradis et arroser tous ces arbres, mouillant en silence leurs racines. Là, les beaux oiseaux arrivaient sans crainte pour boire. À droite et à gauche du fleuve s’étendait une vigne avec des feuilles en or et des sarments bien soignées. Elle était remplie de très gros et beaux raisins, et s’étendait sur tout le paradis, si bien que les autres plantes étaient couronnées et ornées par l’entrelacement de ses sarments. […] [«Je fus ravi jusqu’au troisième ciel». Au Ciel du Ciel]         Soudain je tombai en extase. Je sentais que je marchais au ciel, qu’un jeune homme portant un manteau, au visage lumineux comme le soleil, me conduisait. Je pensai que c’était celui qui m’avait frappé au visage avec le rameau fleuri au moment où je mourais de froid, et avait ordonné à ses serviteurs de m’élever.

Comme il me conduisait, je vois soudain une grande et belle croix. Il y avait autour d’elle quatre voiles flottant dans l’air qui ressemblaient à un nuage lumineux. Deux d’entre eux brillaient comme un éclair, alors que les deux autres étaient blancs comme la neige. Des musiciens blancs se tenaient en rond, grands et beaux. Leurs yeux brillaient comme des rayons enflammées. De plus, ils chantaient à voix basse une douce mélodie pour le Crucifié.

En passant devant la Croix, mon guide la baisa et me fit signe d’en faire autant. Je m’inclinai donc à mon tour et je la vénérai. Dès que j’embrassai ce vénérable bois rougeâtre, je fus empli d’un parfum de miel que je n’ai jamais senti pareillement au paradis. Comme j’enlevai mes yeux de la croix, voici que je vis, au-dessous de nous, l’infini de la mer ! La terreur s’empara de moi. J’eus peur de glisser et je criai à mon guide : « Mon maître, je marche sur le vide, je crois marcher sur une nuée, j’ai peur qu’elle ne me retienne pas et que je ne tombe à la mer ». « N’aie pas peur. Nous devons monter plus haut », me dit-il et il me donna la main.

Nous nous trouvâmes tout de suite au deuxième firmament, qui était blanc comme la neige. Là je vois deux croix semblables à celle du premier firmament. Autour d’elles se tenait un cortège majestueux, comme pour la première croix. […]

Soudain je vois là un feu qui consumait tout. Je pris peur et je demandai à nouveau l’aide de mon guide. « Donne-moi ta main, me dit-il, que nous montions plus haut ». Et tout de suite nous nous trouvâmes dans le troisième ciel. Ce ciel-là ne ressemblait pas du tout au ciel que l’on voit depuis la terre. Une sorte de peau en or s’étendait en forme de pétale. À ses portes, nous trouvâmes trois autres croix, plus grandes et impressionnantes, qui avaient la lueur de l’éclair. Mon guide prit du courage, entra dans le feu et les vénéra. Moi, je n’osai pas faire de même. Je vénérai de loin et je les dépassai. […]

Nous arrivâmes à un emplacement lumineux. Il y avait là un autre rideau merveilleux qui ressemblait à de l’ambre très lumineux et pur. Une main le tira et nous faisait signe de passer. À l’intérieur, nous rencontrâmes une multitude innombrable de saints anges. Leur visage enflammé brillait de loin plus que le soleil. Ils se tenaient avec beaucoup d’ordre et de bienséance, avec leur stature immatérielle, surélevés dans cette terrible hauteur. Ils tenaient à la main de redoutables sceptres. Ils formaient des légions innombrables en rang à droite et à gauche.

« Quand se lèvera aussi ce rideau, me dit mon guide en le montrant, tu verras le Fils de l’Homme assis à la droite du Père. Tombe pour le vénérer. Que ton esprit soit tout entier fixé à Lui, afin que tu entendes ce qu’Il va te dire. » […] [« Face à face»]           Le rideau aussi se sépara, et je vois alors, à cette immense hauteur qui stupéfie tout esprit et toute intelligence, un trône redoutable, élevé très haut. Personne ne le tenait, il était suspendu dans l’air. Il en sortait des flammes plus blanches que la neige. Sur le trône resplendissait notre Seigneur Jésus Christ. Il portait des vêtements rouge foncé et tout blancs. Mais sa lumière — par condescendance à ma faiblesse — était limitée. Je vis donc sa Bienséance et sa Beauté divino-humaine. C’était comme si quelqu’un voyait le soleil répandre joyeusement les premiers rayons de l’orient. Je tombai et le vénérai trois fois. J’essayai de me lever et de faire face à sa Beauté, à la lumière ardente de sa Puissance, mais je ne le pus. Une crainte inexprimable, un frisson et une joie s’étaient emparés de moi.

Dans cette lumière, se fit entendre une voix qui, par la puissance de son timbre, fendait l’air. Elle était comme le miel et le lait, paisible et douce. Il me dit trois mots. Je compris leur sens et je goûtai un plaisir spirituel connu pour la première fois. Peu après, Il me dit trois autres mots qui, dès que je les entendis, remplirent mon cœur d’une joie divine. Ensuite, Il me dit pour la troisième fois trois autres mots, et soudain une forte clameur glorifiante se fit entendre des armées angéliques : « Saint, saint, saint ». Je compris que cela était pour moi. Bien sûr, leur doxologie était incessante. Mais cette merveilleuse clameur mélodieuse était pour la bienveillance que le Maître Christ me témoigna si abondamment.

Dès que j’entendis ces mots inexprimables et divins, je descendis tout de suite de la même façon que j’étais monté. Je revins à moi et je vis que je me trouvai au jardin dont j’avais été enlevé.

15

Quand saint André pensa qu’il n’avait pas vu la Mère de Dieu au Ciel, un ange lui répondit :

Désirais-tu voir ici la Reine qui est plus brillante que les puissances célestes? Elle n’est pas ici; elle est allée dans le monde, qui gît dans une grande misère, pour aider des gens et consoler les affligés. Je t’aurais bien montré sa sainte demeure, mais nous n’en avons plus le temps, car tu dois t’en retourner de nouveau .

Ici nous voyons encore une fois confirmé le fait que les anges et les saints ne peuvent être qu’en un endroit à la fois.

Une vraie vision du ciel, semblable à celle de saint André, fut accordée encore au XIXe siècle à un disciple de l’ancien Païssy Vélitchkovsky, Théodore de Svir, moine du grand habit. Vers la fin de sa vie, il eut des expériences très fortes de la Grâce divine. Peu après l’une de ces expériences, il tomba malade et pendant trois jours, il resta dans une sorte de coma.

« Quand, au cours d’une extase, il sortit de lui-même, il apparut devant lui un jeune homme invisible, qui pouvait être perçu et contemplé uniquement par le sens du cœur ; et ce jeune homme le conduisit par un passage étroit vers la gauche. Père Théodore lui-même, comme il l’a raconté plus tard, avait alors le sentiment qu’il était déjà mort, et il s’était dit : ‹ Je suis mort. Je ne sais si je serai sauvé ou si je périrai. ›

‹ Tu es sauvé ! › lui dit une voix invisible en réponse à sa pensée. Et soudain une force semblable à une violente tornade le prit et le transporta vers le côté droit.

‹ Goûte la douceur des fiançailles du paradis que Je donne à ceux qui M’aiment ›, déclara une voix invisible. À ces mots, il sembla à père Théodore que le Sauveur Lui-même posa sa Main droite sur son cœur, et il fut transporté dans un lieu de délices ineffables, mais qui était complètement invisible et indescriptible avec les mots d’une langue terrestre. De ce sentiment, il passa à un autre, encore plus exalté et puis à un troisième ; mais tous ces sentiments, comme il le dit lui-même, il ne put se les remémorer qu’avec son cœur, car ils étaient incompréhensibles à son intellect.

Puis il vit quelque chose comme un temple, et dans ce temple, près de l’autel, quelque chose comme une tente, qui abritait cinq ou six hommes. Une voix mentale dit : ‹ À cause de ces hommes, ta mort est remise. Tu vivras pour eux. › Ensuite la stature spirituelle de quelques-uns de ses disciples lui fut révélée et le Seigneur lui annonça les épreuves qui perturberaient le soir de sa vie… Mais la Voix divine l’assura que le navire de son âme ne souffrirait pas de dommage à cause de ces vagues féroces, car son pilote invisible était le Christ. »

16

L’Archange Gabriel (L’Ange aux cheveux blonds), XIIe siècle. Détail.

D’autres expériences du Ciel, tirées des Vies des saints et des ascètes, pourraient encore être citées, mais elles ne seraient que les répétitions de caractéristiques déjà décrites ici. Il serait cependant instructif de présenter ici — surtout en guise de comparaison avec les expériences après la mort d’aujourd’hui — l’expérience d’un pécheur moderne au Ciel. Ainsi l’auteur de « Unbelievable for Many… » (dont nous avons déjà plusieurs fois cité le témoignage plus haut), après avoir échappé aux démons des postes de péage par l’intercession de la Mère de Dieu, et toujours sous la conduite de ses anges-guides, comme il le décrit, continuait

« à monter plus haut… quand je vis une lumière éclatante au-dessus de moi ; elle ressemblait, comme il me sembla, à notre lumière solaire, mais elle était bien plus intense. Il y a, de toute évidence, une sorte de royaume de lumière. Oui, exactement, un royaume, rempli de la puissance de la lumière… car il n’y avait pas d’ombre avec cette lumière. ‹ Mais comment peut-il y avoir de la lumière sans ombre ? › Mes conceptions confuses apparurent aussitôt.

Et soudain, nous fûmes rapidement transportés au milieu de ce champ de lumière, qui m’aveuglait littéralement. Je fermai les yeux, portai les mains devant le visage, mais cela ne servait à rien, car mes mains n’avaient pas d’ombre. Puis, après tout, que signifierait ici une telle protection ?

‹ Mon Dieu, qu’est-ce que c’est, quelle sorte de lumière est-ce ? Mais pour moi, c’est comme l’obscurité totale ! Je ne peux pas regarder et, comme dans le noir, je ne peux rien voir… ›

Cette incapacité de voir, de regarder, augmenta en moi l’angoisse devant l’inconnu, angoisse naturelle à l’état de quelqu’un qui se trouve dans un monde qui lui est totalement étranger, et je pensai avec inquiétude : ‹ Qu’arrivera-t-il ensuite ? Allons-nous bientôt traverser cette sphère de lumière, et y a-t-il une limite, une fin ? ›

Mais il se passa quelque chose de différent. Une voix majestueuse, sans colère, mais d’une autorité ferme, retentit d’en haut, disant : Pas encore prêt ! Et après cela… notre montée fut arrêtée net — nous nous mîmes à descendre » 17

Dans cette expérience, la qualité de la lumière céleste est plus clairement illustrée ; elle est d’une telle intensité qu’elle ne peut être supportée par quelqu’un qui n’y est pas préparée par une vie de lutte chrétienne comme celle qu’avaient endurée les saints Sauve et André.

L’Archange Gabriel (L’Ange aux cheveux blonds), XIIe siècle.

3. Caractéristiques de la vraie expérience du Ciel

 

Résumons maintenant les principales caractéristiques de ces vraies expériences du Ciel et voyons en quoi elles diffèrent des expériences du monde aérien décrites aux chapitres précédents.

 

1. La vraie expérience du Ciel a lieu invariablement à la fin d’une ascension généralement à travers les postes de péage (si l’âme a quelque chose à payer). Dans les expériences extracorporelles et après la mort d’aujourd’hui par contre, les postes de péage et leurs démons ne sont jamais rencontrés, et un processus d’ascension n’y est mentionné qu’occasionnellement.

2. L’âme est toujours conduite au Ciel par des anges ou un ange, et n’y va ni par aventure, ni de sa propre volonté ou de son propre pouvoir. C’est certainement la différence la plus frappante entre les véritables expériences du Ciel et les expériences contemporaines des pentecôtistes et d’autres qui décrivent les expériences après la mort du paradis et du Ciel. Ces dernières sont presque identiques aux expériences mondaines et même athées du paradis, comme nous l’avons déjà vu, sauf en ce qui concerne certains détails d’interprétation qui peuvent être facilement fournis par l’imagination humaine au plan astral. Mais l’âme n’est pratiquement jamais conduite par les anges dans ces expériences. Voici comment en parle saint Jean Chrysostome, en interprétant Lc XVI.19-31 : « C’est ainsi que les anges emmenèrent alors Lazare, pendant chie des puissances redoutables, envoyées sans doute exprès, redemandaient l’âme du riche. L’âme en effet ne s’achemine pas d’elle-même et spontanément vers l’autre vie ; cela ne lui serait pas possible. Si, pour passer d’une ville à l’autre, nous avons besoin d’un guide, à plus forte raison, l’âme séparée du corps, et forcée d’émigrer vers la vie future, aura-t-elle besoin qu’on lui ménage des conducteurs. » 18

Ce point, en effet, peut être pris pour la pierre d’achoppement de l’authenticité des expériences du Ciel. Dans les expériences contemporaines, l’âme a le plus souvent le choix de rester au paradis ou de retourner sur terre, tandis que dans les vraies expériences du Ciel, les choses ne se décident pas selon le choix de l’homme, mais seulement sur l’Ordre de Dieu, exécuté par ses anges. L’expérience extracorporelle commune du paradis aujourd’hui ne comporte pas de présence de guide, car elle a lieu ici-bas, dans l’air au-dessus de nous, encore en ce monde; mais les anges-guides s’avèrent indispensables dès lors que l’expérience a lieu en dehors de ce monde, dans une autre sorte de réalité, où l’âme ne peut pas aller de sa propre force. (Cela ne veut pas dire que les démons ne peuvent pas se déguiser aussi en anges-guides, mais il ne semble pas qu’ils le fassent dans les expériences d’aujourd’hui).

3. L’expérience a lieu en pleine lumière, et est accompagné de signes manifestes de la Grâce divine, en particulier de parfums merveilleux. De tels signes, il est vrai, sont parfois présents aussi dans les expériences après la mort d’aujourd’hui, mais il y a une différence fondamentale, sur laquelle on ne saurait trop insister. Les expériences d’aujourd’hui sont superficielles et même sensuelles ; il n’y a rien qui les distingue d’expériences semblables faites par des incroyants, à part l’imagerie chrétienne que l’observateur y voit (ou y ajoute). En réalité, elles ne sont rien d’autre que l’expérience naturelle de bien-être dans l’état extracorporel, avec une légère coloration chrétienne. (Peut-être aussi dans quelques-unes, les esprits déchus commencent déjà à ajouter leurs tromperies pour induire davantage l’observateur dans l’orgueil et confirmer son idée superficielle du christianisme ; mais il n’est pas nécessaire d’analyser cela ici). Dans les vraies expériences chrétiennes en revanche, la profondeur de l’expérience est confirmée par des événements vraiment miraculeux : saint Sauve fut si bien nourri du parfum qu’il n’eut besoin ni de manger ni de boire pendant plus de trois jours et ce n’est qu’au moment où il révéla son expérience que la fragrance disparut et sa langue devint enflée et douloureuse ; saint André était parti pour quinze jours ; K. Uekskuell était cliniquement mort pendant 36 heures. Dans les expériences d’aujourd’hui, certes, il y a parfois des guérisons miraculeuses d’états proches ou semblables à la mort, mais jamais rien d’aussi extraordinaire que les événements cités plus haut et jamais rien qui indique que ceux qui ont fait ces expériences ont réellement vu le Ciel et n’ont pas fait plutôt un passage agréable dans le royaume extracorporel (le « plan astral »). La différence entre les expériences d’aujourd’hui et la vraie expérience du Ciel est la même qu’entre le « christianisme » superficiel d’aujourd’hui et le vrai christianisme orthodoxe. La « paix » par exemple qu’éprouve celui qui « a accepté Jésus comme son Sauveur personnel » ou qui a eu l’expérience contemporaine si courante de « parler en langues » ou qui a eu une vision du « Christ » (ce qui n’est pas du tout rare de nos jours), mais qui ne sait rien de la vie de lutte consciente et de repentance chrétienne et n’a jamais participé aux vrais Corps et Sang du Christ dans les saints mystères institués par le Christ Lui-même — ne peut tout simplement pas être comparée à la paix qui se révèle dans la vie des saints orthodoxes. Les expériences d’aujourd’hui sont littéralement des « contrefaçons » de l’expérience réelle du Ciel.

 

4. La vraie expérience du Ciel est accompagnée d’un sentiment de tel respect et de telle crainte devant la Grandeur de Dieu et d’un tel sentiment de sa propre indignité de la contempler, que les chrétiens orthodoxes eux-mêmes en éprouvent rarement aujourd’hui, sans parler de ceux qui sont en dehors de l’Église du Christ ! Saint Sauve exprimant son indignité du fond de son cœur, saint André se prosternant avec tremblement devant le Christ ou même K. Uekskuell, aveuglé par la lumière qu’il était indigne de contempler — sont des phénomènes étrangers aux expériences d’aujourd’hui. Ceux qui voient le paradis dans le royaume aérien, sont contents, heureux, satisfaits — rarement plus ; s’ils voient le « Christ » sous quelque forme, c’est seulement pour engager des dialogues familiers avec Lui, du même genre qui caractérise aussi les expériences du mouvement charismatique. L’élément divin et la frayeur de l’homme à sa vue, la crainte de Dieu, sont totalement absents de ces expériences.

D’autres caractéristiques de la véritable expérience du Ciel, connues surtout d’après les

Vies de saints orthodoxes, pourraient être encore citées ; mais celles que nous avons commentées plus haut suffisent pour souligner les différences qui les séparent des expériences d’aujourd’hui. Rappelons-nous seulement chaque fois que nous osons parler de telles expériences exaltées et de l’autre monde, qu’elles sont de loin au-dessus de notre bas niveau de sentiment et d’entendement et qu’elles nous sont données plutôt en guise de suggestions que de descriptions complètes de choses que la langue humaine est incapable de décrire. L’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu ni ne sont montées au cœur de l’homme les choses que Dieu a préparées pour ceux qui L’aiment [I Cor II.9].

L’église ukrainienne en bois la Nativité de Jésus Christ, village de Dragomirești

L’église ukrainienne en bois la Nativité de Jésus Christ, village de Dragomirești – details

 

Note sur les visions de l’enfer

Pour les croyants orthodoxes, la réalité de l’enfer est aussi certaine que celle du Ciel. Notre Seigneur Lui-même, en maintes occasions, a parlé de ces hommes qui, pour ne pas avoir obéi à ses commandements, seront envoyés par Lui dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. [cf. Mt XXV.41] Dans une de ses paraboles, Il donne un exemple éclatant de l’homme riche qui, condamné à l’enfer pour ses œuvres iniques dans cette vie, lève les yeux vers le paradis qu’il a perdu et implore le patriarche Abraham, qui s’y trouve, d’envoyer Lazare, le mendiant qu’il méprisait pendant sa vie, pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchisse la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme. Mais Abraham répond en disant qu’il y a entre nous et vous un grand abîme et qu’il n’y a pas de contact entre les sauvés et les damnés. [cf. Lc XVI.24-26]

Dans la littérature orthodoxe les visions de l’enfer sont aussi courantes que les visions de Ciel et du paradis. Contrairement aux expériences du Ciel, les visions de l’enfer arrivent plus fréquemment à des pécheurs ordinaires qu’à des saints et leur but est toujours évident. Saint Grégoire dans ses Dialogues affirme : « Car la Divine Bonté, dans son immense miséricorde, accorde que certains, une fois morts, reviennent à la vie tout transis d’effroi par les tourments infernaux qu’ils ont vus, tandis que naguère ils étaient sceptiques sur ce qu’on disait »19 Saint Grégoire décrit ensuite plusieurs visions de l’enfer ainsi que l’impression qu’elles produisirent sur leurs spectateurs. Ainsi, un certain ermite espagnol, Pierre, mourut et vit « les supplices de l’enfer et ses innombrables fournaises » 20. Revenu à la vie, Pierre décrivit ce qu’il avait vu, « [et] dès lors qu’il se contraignit tellement aux jeûnes et aux veilles que son genre de vie, à défaut de toute explication, montrait qu’il avait vu les peines de l’enfer et qu’il les redoutait. Dieu tout-puissant, dans son admirable largesse, l’avait fait mourir pour qu’il ne mourût point. » 21

Le chroniqueur anglais du VIIIe siècle, Bède le Vénérable, raconte comment un homme de la province de Northumbria revint à la vie après avoir été mort une nuit entière et fit le récit de son expérience du paradis aussi bien que de l’enfer. Dans l’enfer,

« comme nous avancions ‹ sous la nuit solitaire, au milieu des ombres ›, voici que brusquement apparaissent devant nous une multitutde de boules de feu épouvantables, qui semblaient sortir d’un grand puits pour y retourner ensuite. […] Et, […] je vois que tous les sommets des flammes qui s’élevaient étaient pleins d’âmes humaines qui, à la manière des cendres qui s’élèvent avec la fumée, tantôt étaient projetées vers les hauteurs, tantôt, lorsque les vapeurs des flammes diminuaient, retombaient dans les profondeurs. En outre, une puanteur sans pareille se répandait avec ces vapeurs et remplissait tous ces lieux ténébreux. […] et voici que j’entends brusquement derrière moi une rumeur de pleurs tout à fait monstrueux et pitoyables, ainsi qu’un ricanement déchaîné semblable à celui de la populace qui insulte les ennemis faits prisonniers. Quand cette rumeur, devenue plus distincte, parvint jusqu’à moi, je vois une foule d’esprits malins qui, exultant et ricanant, emmenaient avec eux cinq âmes qui pleuraient et hurlaient, et les entraînaient au milieu des ténèbres. […] Pendant ce temps, quelques-uns de ces esprits de l’obscurité montèrent de cet abîme qui vomissait des flammes et, se précipitant vers moi, ils m’entourèrent : leurs yeux de flamme, leur bouche et leurs narines soufflaient un feu putride qui m’effrayait. » 22

Dans la Vie de Taxiote le soldat, il est raconté qu’après l’arrestation de Taxiote par les percepteurs démoniaques des postes de péage,

les esprits méchants me prirent et se mirent à me battre. Ils me conduisirent au fond de la terre, qui s’était fendue pour nous recevoir. Je fus traîné à travers des passages étroits et des fentes étriquées où régnait une odeur pestilentielle. Lorsque j’atteignis les profondeurs mêmes de l’enfer, j’y vis les âmes de pécheurs, emprisonnées dans la nuit éternelle; leur existence ne peut être appelée vie, car elle consiste exclusivement en souffrance, en larmes sans consolation et en grincements de dents indescriptibles. Ce lieu est rempli pour toujours du cri désespéré : — Malheur, malheur! Hélas…! — Il est impossible de décrire toute la souffrance que contient l’enfer, ses tourments et ses douleurs. Les défunts y gémissent du fond de leur cœur, et personne n’a pitié d’eux; ils pleurent constamment sans avoir personne pour les réconforter; personne n’écoute leurs supplications, personne ne les délivre.

Moi aussi, je fus emprisonné dans ces régions obscures, remplies de chagrins terribles, et j’y pleurai et sanglotai amèrement pendant six heures . 23

 

Le moine de Wenlock vit un spectacle semblable dans les plus bas-fonds de la terre, où « il entendit un bruit horrible, immense et indicible de gémissements et de sanglots d’âmes en détresse. Et l’ange lui dit : ‹les murmures et les pleurs que tu entends d’en bas viennent des âmes que la Bienveillance divine ne visitera jamais, mais qu’une flamme inextinguible torturera pour toujours » 24

Bien sûr, nous ne devons pas être attachés outre-mesure aux particularités littérales de telles expériences, et encore moins que dans le cas du Ciel, devons-nous essayer d’établir une géographie de l’enfer basée sur des récits de cette sorte. Les notions occidentales de purgatoire et de limbes sont de telles tentatives de localisations géographiques; mais la Tradition orthodoxe ne connaît qu’une réalité de l’enfer dans le monde abyssal. De plus, comme nous l’enseigne saint Marc d’ Éphèse, ce qui est vu dans les expériences de l’enfer est souvent une image des tourments du siècle futur plutôt qu’une description littérale de l’état actuel des âmes de ceux qui attendent le Jugement dernier en enfer. Mais, qu’elle soit une contemplation réelle des réalités présentes ou une vision du futur, l’expérience de l’enfer, telle qu’elle est consignée par les sources orthodoxes, est un moyen puissant d’éveiller le croyant à une vie de combat chrétien, qui est le seul moyen d’échapper au tourment éternel ; c’est pourquoi Dieu accorde à certains de telles visions et expériences.

Y – a-t-il des expériences de l’enfer comparables dans la littérature d’après la mort d’aujourd’hui ?

Le Dr Moody et d’autres chercheurs modernes n’ont pratiquement jamais rencontré de telles expériences, comme nous l’avons déjà vu. Plus haut, nous avons expliqué ce fait comme un phénomène dû à la vie spirituelle confortable des hommes de nos jours, qui souvent ne craignent pas l’enfer ou ignorent l’existence des démons, et ainsi, ils ne s’attendent pas à voir de telles choses après la mort. Cependant, un livre récent sur la vie après la mort a suggéré une autre explication et qui semble d’une valeur égale, en même temps qu’elle paraît contester la rareté des expériences de l’enfer. Ici, nous allons examiner les découvertes contenues dans ce livre.

Dr Maurice Rawlings, médecin de Tennessee, spécialiste des intestins et des maladies cardio-vasculaires, effectua lui-même la réanimation de plusieurs personnes cliniquement mortes. Ses propres entretiens avec ces personnes lui ont appris que

contrairement à la plupart des cas publiés de vie après la mort, toutes les expériences de mort ne sont pas agréables. L’enfer existe aussi! Après m’en être rendu compte, j’ai commencé à recueillir des récits de cas désagréables, apparemment échappés aux autres investigateurs. Je crois aussi que c’est parce que ces chercheurs, normalement psychiatres, n’ont jamais ressuscité un patient. Ils n’ont pas eu l’occasion d’être sur place. Les expériences désagréables se sont avérées, dans mon étude, aussi fréquentes que les agréables.

J’ai trouvé que la plupart des mauvaises expériences sont aussitôt refoulées profondément dans le subliminal ou le subconscient du patient. Ces mauvaises expériences semblent être si douloureuses et si troublantes que la mémoire consciente ne les conserve pas, il n’y reste que les expériences agréables — ou bien pas d’expérience du tout

Dr Rawlings décrit ainsi son schéma de ces expériences de l’enfer :

Comme ceux qui ont eu de bonnes expériences, ceux qui en relatent de mauvaises peuvent avoir du mal à se rendre compte qu’ils sont morts pendant qu’ils observent le travail qui se fait sur leur corps inanimé. Ils peuvent également emprunter un couloir obscur après avoir quitté la chambre, mais au lieu d’arriver dans un environnement lumineux, ils entrent dans un lieu ténébreux et opaque, où ils rencontrent des personnages grotesques, tapis dans l’ombre ou le long d’un étang de feu brûlant. Les horreurs défient toute description et sont difficiles à remémorer. Diverses descriptions sont données — y compris quelques-unes par des chrétiens pratiquants qui sont surpris de se trouver dans un tel état — de manifestations de lutins et d’ogres grotesques, d’une descente dans l’obscurité et une chaleur brûlante, d’un abîme et un océan de feu25

En général, ces expériences — par leur brièveté et par l’absence de guides angéliques ou démoniaques — n’ont pas toutes les caractéristiques des expériences authentiques de l’autre monde et quelques-unes rappellent de près les aventures de Robert Monroe dans le plan astral. Ils complètent et corrigent cependant utilement le tableau si fréquent de bien-être et de paradis après la mort : le royaume extracorporel n’est sûrement pas tout agrément et lumière, et ceux qui ont expérimenté son côté infernal sont plus près de la réalité que ceux qui n’éprouvent que plaisir dans cet état. Les démons du royaume aérien révèlent quelque chose de leur vraie nature à ceux-là, en leur donnant même un avant-goût des tourments destinés à ceux qui n’ont pas connu le Christ et n’ont pas gardé ses commandements.

L’église en bois saints Pierre et Paul

L’église en bois saints Pierre et Paul, village de Zolt, département de Timiș

 


 

Traduction de Catherine Pountney

Publié en format numérique sur le site des Vrais chrétiens orthodoxes francophones

Nous tenons à remercier l’archimandrite Cassien pour la permission de reproduire ici cet ouvrage.

 


 

 

 

  1. vol. III, p. 312
  2. vol. 3, pp. 308-9, souligné par l’auteur
  3. La Foi orthodoxe, II.3, p. 47
  4. Sur l’Esprit saint, ch. XXIII
  5. Sur le Livre de Job, II.3
  6. Voir la vie de St. Patrice, évêque de Pruse, 19 mai ; Les Dialogues de saint Grégoire, IV, 36 and 44 ; Évêque Ignace Briantchaninov, vol. III, p. 98
  7. Saint Grégoire, Dialogues, II.35
  8. Vie de Saint Théophile, le Fol en Christ, traduction par presbytéra Anna, Éditions l’Âge d’Homme
  9. Homélies sur Rm XXXI.3-4
  10. La vie de Saint Antoine, ch.XX, in Andilly, A. D’, Les Vies des saints Pères, chez Louis Josse, Paris, 1733
  11. Vies des Saints, 5 avril
  12. Vies des saints, 3 mai
  13. Saint Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Livre VII in Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France par M. Guizot, chez J.-L.-J. Brière, Paris, 1824
  14. Les Lettres de St. Boniface, pp. 28-29
  15. La Vie de Saint André, le Fol-en-Christ
  16. Life of Optina Elder Leonid, St. Herman Brotherhood, 1976, pp. 275–76 [en russe]. Edition anglaise, 1990, pp. 223–34
  17. pp. 26-27
  18. Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Lazare, Deuxième homélie, 2
  19. Dialogues, IV.37.2
  20. IV.37.3
  21. Dialogues IV.37.4
  22. Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, Livre V, 12.3
  23. Eternal Mysteries Beyond the Grave, p. 170
  24. Les lettres de st. Boniface, p. 28
  25. Maurice Rawlings, Beyond Death’s Door, Thomas Nelson, Inc., Nashville, 1978

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