Grégoire de Nazianze, Histoire, Orthodoxie

De l’amour des pauvres

24 avril 2020

Sermons de Saint Grégoire de Nazianze, surnommée le Théologien

traduits du grec, avec des notes, Tome I,p.346-385, chez André Pralard, Paris, 1693

Sermon XVI / De l’amour des pauvres


Le discours seizième de Saint Grégoire de Nazianze est la célèbre oraison de l’amour des pauvres et de la pauvreté. Il le composa particulièrement en faveur des pauvres de l’Hôpital que Saint Basile avait fait bâtir à Césarée et le récita dans quelque Fête solennelle vers l’an 393.Il montre dans ce Discours, que l’amour des pauvres et de la pauvreté est la vertu la plus excellent : il dépeint ensuite d’une manière fort touchante l’état malheureux des pauvres et des malades : il propose avec beaucoup d’éloquence les motifs les plus pressants pour toucher le cœur des riches et pour les porter à assister les pauvres et les malades ; il explique avec beaucoup de netteté et de force les raisons les plus convaincantes pour les persuader qu’ils y sont obligés. Il finit en disant que l’aumône n’est pas seulement de dévotion, mais de nécessité ; qu’elle n’est pas seulement de conseil, mais aussi de précepte.

Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques contenant l’histoire de leur vie, le catalogue, la critique, et la chronologie de leurs ouvrages, par Me. L. Ellies du Pin, tome premier, p. 209, Autrecht, 1731


 

Mont Athos, le monastère Chilandar. L’entrée de la Mère de Dieu

 


1. Mes frères et les compagnons de ma pauvreté, puisqu’il est vrai que nous sommes tous pauvres et que nous avons tous besoin de la grâce divine, quelque prééminence que nous croyions avoir les uns sur les autres et quoique nous soyons distingués par quelques petits avantages, écoutez le discours que je vais vous faire sur l’amour des pauvres, écoutez-le avec joie, sans témoigner de l’indifférence, ou du dégoût, si vous voulez acquérir des richesses immortelles. Secondez-moi par vos prières, afin que je puisse donner à ce discours toute son étendu, pour en nourrir comme d’un pain spirituel vos âmes affamées ; soit que je fasse tomber du Ciel cette nourriture Angélique, comme Moise fit pleuvoir autrefois la manne en abondance ; soit que je distribue quelques petits pains, comme fit Jésus-Christ dans le désert, qui nourrit plusieurs milliers de personnes, lui qui est le pain céleste et l’auteur de la véritable vie.
Il est assez difficile de décider entre les vertus à qui donner la préférence ; de même qu’on a bien de la peine à trouver dans un pré rempli de fleurs agréables et odoriférantes, celle qui surpasse toutes les autres par sa beauté et par la bonne odeur qu’elle exhale, parce que la vue et l’odorat sont distraits par tant d’objets différents qui ont tous quelque agrément particulier. Voici à ce que je crois l’ordre qu’il faut garder, pour faire la distinction des vertus.

2. Les principales sont la foi, l’espérance et la charité ; Abraham fut justifié par la foi ; Enos est le modelé de l’espérance, c’est le premier qui a espéré en Dieu et qui a commencé à l’invoquer ; les gens de bien que l’espérance soutient dans leurs peines rendent aussi témoignage à cette vertu. Le divin Apôtre est le modèle de la charité, puisqu’il a bien voulu se dévouer pour ses frères : l’Écriture dit que Dieu est charité.
L’hospitalité est une vertu excellente : Lot a possédé cette vertu dans un degré éminent, quoiqu’il habitât à Sodome ; mais il n’avait point contracté les vices du pays ; la courtisane Raab a mérité des louanges par son Hospitalité ; cette vertu a peut-être été le principe de son salut. Jésus-Christ a porté à un haut point l’amour fraternel ; non seulement il a bien voulu être appelé notre frère, il s’est même exposé au dernier supplice pour nous sauver : il a assez justifié combien il aimait les hommes, puisqu’il s’est fait homme lui-même et qu’il leur a donné la raison pour leur servir de guide dans le chemin de la vertu. Sa patience n’a pas été moins héroïque ; il a refusé le secours d’une infinité de légions d’Anges, qui s’offraient à le défendre contre ceux qui l’outrageaient : il reprit aigrement S. Pierre pour avoir tiré l’épée et guérir celui à qui il avait coupé l’oreille. S. Etienne disciple de Jésus-Christ fit à peu près la même chose, lorsqu’il pria pour ceux qui le lapidaient. La douceur est une belle chose, Moise et David en sont témoins ; l’Écriture leur attribue cette gloire préférablement à tous les autres. Leur maître ne disputait point, on ne l’entendit jamais crier dans les places publiques, il suivait ceux qui le conduisaient.

3. Le zèle est louable ; on le connaît par l’exemple de Phinées, qui poignarda une Madianite avec un Israelite, pour effacer la honte des enfants d’Israël ; il a tiré son surnom de sa vertu : ceux qui ont imité son zèle se sont rendus recommandables comme lui : j’ai été transporté de zèle pour les intérêts du Tout-puissant ; je brûle pour vous d’un zèle divin ; le zèle de la maison de Dieu me dévore ; ils ne se contentaient pas de le dire, ils avaient effectivement ces sentiments.
Saint Paul vous apprendra combien il faut estimer la mortification à son exemple : quelles menaces ne fait-il point à ceux qui le flattent et qui ont trop d’indulgence pour leur corps ? Jésus-Christ a jeûné pour résister à la tentation et pour dompter le tentateur : il a veillé et prié avant sa Passion, pour vous apprendre à veiller et à prier. La chasteté est d’un grand mérite, croyez-en S. Paul qui a fait sur cela de belles lois et qui démêle si bien les prérogatives de la virginité d’avec celles du mariage ; croyez en Jésus-Christ, qui a voulu naître d’une vierge, pour honorer la génération, en donnant cependant la préférence à la virginité. L’autorité seule de David suffit pour vous convaincre du mérite de la sobriété ; il refusa de boire l’eau qu’on lui offrit de la citerne de Bethléem ; il répandit cette eau pour en faire un sacrifice ; il aime mieux souffrir la soif que de se désaltérer en exposant la vie de ses soldats.

4. Je connais par la retraite d’Elie qui vivait sur le Carmel et de Jean Baptiste qui se refugia dans le désert, de quel usage est la solitude et la tranquillité. Jésus-Christ se retira sur une montagne pour être plus en repos. Elie qui se cacha chez une veuve, Jean Baptiste et Pierre qui ne mangeaient que des légumes m’apprennent à vivre sobrement. Je n’aurais pas de peine à vous citer plusieurs exemples d’humilité ; le plus touchant est celui de Jésus-Christ, qui a pris la forme d’un esclave, qui a souffert toutes sortes d’outrages, qui a été traité comme un scélérat, qui s’est abaissé jusqu’à laver les pieds de ses Apôtres et qui s’est chargé de tous les péchés du monde. Le mépris des richesses est recommandé par le témoignage de Zachée, qui offrit tout son bien au Fils de Dieu, lorsqu’il entra dans sa maison, mais Jésus-Christ lui apprit que la vie parfaite consistait dans la pauvreté.
Enfin, la contemplation et l’action sont d’un grand mérite ; l’une nous élève de la terre et porte notre esprit au Ciel, qui est le lieu de son origine ; l’action nous aide à recevoir Jésus-Christ et à lui témoigner notre amour par nos bonnes-œuvres.

5. Toutes ces vertus nous ouvrent le chemin de la béatitude ; comme il y a plusieurs états de vie, il y a aussi des demeures différentes dans la maison de Dieu qui récompense les serviteurs selon leur mérite. Il faut que l’un acquière une vertu, l’autre une autre, ou plusieurs, ou toutes s’il est possible. Qu’il s’étudie à avancer toujours, sans s’écarter des voies de celui qui nous montre la route et qui nous conduit au Ciel par le chemin étroit. S’il faut avouer après que Jésus-Christ et S. Paul nous en ont assuré, que la charité est la première de toutes les vertus, je crois qu’un de ses principaux effets est la tendresse et l’amour qu’on a pour les pauvres et la compassion qu’on témoigne envers ceux qui souffrent et que l’on regarde comme ses frères. Il n’y a aucune sorte de culte qui soit plus agréable à Dieu, car rien ne lui convient mieux que la miséricorde, puisque la miséricorde et la vérité l’accompagnent toujours et qu’elles précèdent ses jugements : il rend amour pour amour, il a de l’indulgence pour ceux qui en ont ; il mesure et il pèse la miséricorde et i récompense avec une égalité parfaite

6. Le précepte qui nous ordonne de nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, de pleurer avec ceux qui pleurent, nous ordonne en même temps de secourir les pauvres et de soulager les malheureux, de quelque nature que soient leurs maux et leurs ennuis, d’autant que nous sommes hommes comme eux ; soit qu’ils aient besoin de notre secours pour adoucir les ennuis du veuvage, ou de la mort de leurs parent, de l’exil, de la cruauté de leurs maîtres, de la dureté des Magistrats, des Financiers qui président aux impôts ; soit qu’ils soient exposés à l’inhumanité et à l’invariable avidité des voleurs ; soit que leurs bien aient été proscrits, ou qu’ils aient fait naufrage ; tous ces états les rendent malheureux et ils ont recours à nous, comme nous avons recours à Dieu, quand nous manquons de quelque chose ; ceux qui tombent inopinément dans le malheur sont encore plus à plaindre que les autres qui sont comme endurcis au mal, par l’habitude qu’ils ont de souffrir. Nous devons avoir particulièrement compassion des lépreux, qu’une maladie honteuse ronge jusqu’aux os et aux moelles selon la menace de l’Écriture.

Je ne comprends pas le mystère de l’union de l’âme et du corps, ni comment je roule dans la fange étant l’image de Dieu ; si le corps se porte bien il me fait la guerre, s’il est malade je languis : je l’aime comme mon compagnon, je le hais comme mon ennemi ; je le fuis comme une prison, je le respecte comme mon cohéritier. Si je l’affaiblis avec excès, je me rends incapable de rien entreprendre de grand, quoique je sache parfaitement pour quelle fin j’ai été créé, c’est-à-dire, pour m’élever à Dieu par mes actions.

7. Si je flatte mon corps et si je le traite trop doucement i se révoltera et je ne pourrai plus le réduire ; je ferai attaché à la terre par des liens, qu’il me sera impossible de rompre et qui m’éloigneront de Dieu. C’est un ennemi agréable et un ami traître et perfide. Quelle union, quelle division ! On la craint et on l’aime ; on se réconcilie avant que la guerre soit commencée ; on rompt la trêve avant que la paix soit faite.
Par quelle sagesse, par quel secret motif, l’homme a-t-il été composé de la sorte ? Dieu n’a-t-il point voulu abaisser notre orgueil et nous empêcher de mépriser notre Créateur, par la complaisance que nous pourrions avoir pour la noblesse de notre âme, qui est comme un écoulement de la Divinité ? Mais les combats que notre corps nous livre, nous tiennent dans une éternelle dépendance ; la faiblesse qui nous est naturelle, nous humilie et réprime les mouvements de notre vanité, en nous faisant comprendre que notre bassesse balance notre noblesse ; que notre origine est terrestre et céleste tout ensemble, que nous nous sommes sujets à la mort et immortels, condamnez aux ténèbres, ou les héritiers de la lumière, selon le penchant que nous aurons eu pour le corps, ou pour l’âme. Autant que je le puis comprendre nous sommes composés d’esprit et de corps, afin que si la noblesse de notre âme nous inspire de la vanité, la cendre dont notre corps a été tiré nous inspire d’autres sentiments. Ceux qui voudront approfondir davantage cette matière le peuvent faire ; peut-être en parlerons-nous plus amplement dans un temps plus commode.

8. Ce que j’ai commencé à vous dire, mes frères, c’est que nous devons remédier à nos maux et à notre faiblesse personnelle, par la compassion que nous aurons pour les malheurs de nos frères et par l’empressement que nous apporterons à les soulager ; car quoique je me sois laissé emporter jusqu’à dire que notre corps était notre plus dangereux ennemi, cependant je le chéris en considération de celui qui l’a uni à notre âme. Nous devons avoir le même soin du corps de nos frères que du notre, soit qu’il soit malade ou en bonne santé.

Nous ne sommes tous qu’un dans le Seigneur ; le riche, le pauvre, le libre, l’esclave, le sain, le malade ; nous avons tous pour chef Jésus-Christ, qui est le principe de toutes choses : nous devons nous aider les uns les autres comme les membres d’un même corps. Il faut bien prendre garde de négliger et d’abandonner ceux qui sont tombés les premiers dans une infirmité qui est commune à tous les autres ; nous devons avoir autant de chagrin des infirmités et des afflictions de nos frères, que nous avons de joie de notre bonne santé, persuadés que notre salut dépend de la tendresse et de la charité que nous leur témoignerons.

9. Les uns sont malheureux seulement à cause de leur pauvreté, le temps, l’industrie, les amis, les parents, la vicissitude des choses y peuvent remédier : cependant c’est un état bien douloureux et bien triste, parce qu’ils sont dans l’impossibilité de se soulager eux-mêmes et de pourvoir à leurs besoins corporels ; leur crainte l’emporte toujours sur leur espérance, qui ne les console que médiocrement ; c’est cependant ce qu’il y a de plus capable de consoler les affligés. La maladie est un second fléau qui redouble les chagrins de la pauvreté : c’est un surcroît de malheurs bien affligeants et ce qui se présente d’abord à l’esprit dans les imprécations qu’on fait à ses ennemis. Il faut ajouter que la délicatesse de certaines gens est si grande, qu’ils ne peuvent approcher, ni même regarder de pauvres malades ; ils les fuient, ils en ont horreur : cette aversion qu’on témoigne avoir d’eux leur paraît plus insupportable que leurs maux mêmes. Le seul souvenir de leurs malheurs me trouble et me fait verser des larmes : plût à Dieu que vous entriez dans mes sentiments, afin que vous ne soyez point condamnés à des larmes éternelles, après avoir pleuré pendant la vie. Tous ceux qui m’écoutent et qui ont de l’amour pour Jésus-Christ et pour les pauvres sont touchés de ce que je dis.

10. Vous êtes vous-mêmes les témoins de la calamité des pauvres ; vous avez devant les yeux un spectacle bien pitoyable, il faut le voir pour le croire, des hommes plus morts que vifs, privés d’une grande partie de leurs membres et tellement défigurés qu’à peine sont-ils connaissables : ce ne sont que de misérables restes d’hommes avec la figure humaine, qui citent leurs pères, leurs mères, leurs frères, leur patrie, afin qu’on les puisse reconnaître. Je suis fils d’un tel père et d’une telle mère, c’est ainsi que l’on me nomme ; vous étiez autrefois de mes amis ; il faut qu’ils aient recours à cette explication, parce qu’on ne les reconnaît plus aux traits de leur visage. Ils n’ont ni argent, i parents, ni amis ; ils n’ont que la moitié de leur corps : ils s’aiment et se haïssent, sans savoir bien précisément lesquels de leurs membres ils doivent regretter, ou ceux qui sont déjà morts et qu’on a retranchés, ou ceux dont ils ont encore l’usage et que la maladie a épargnés : si les us ont été cruellement arrachés, les autres sont encore plus pitoyablement conservés : les uns sont morts avant que tout le corps périsse ; mais il n’y a personne qui ait assez de courage pour enterrer ce qui reste. Les plus gens de bien et ceux qui ont naturellement de la compassion, n’ont que de la dureté pour les lépreux ; ils nous font oublier que nous avons un corps sujet à toutes sortes d’accidents : nous croyons ne pouvoir éviter le mal qu’en les fuyant et nous éloignant d’eux, fans nous soucier même de ceux à qui le sang et la nature nous lient. Ceux qui ne craignent pas d’approcher d’un cadavre tout pourri et tout puant et sui souffrent la mauvaise odeur qu’exhalent les corps des bêtes, tout couverts d’ordures, fuient les approches d’un lépreux et sont comme indignés de respirer le même air : quelle inhumanité !

11. Rien n’est plus vif que l’amour et la compassion que les pères ont pour leurs enfants ; cependant on n’a point pour les lépreux les sentiments que la nature inspire. Un père qui chérissait son enfant avec une extrême tendresse, qui le regardait comme la plus douche consolation de la vie, qui n’épargnait rien pour son éducation, pour qui il a tant fait de prières à Dieu, le bannit de sa présence dès le moment qu’il est infecté de lèpre et s’il pleure il s’en éloigne cependant sans répugnance. Une mère se souvient des douleurs de l’enfantement, elle est comme déchirée et pousse des cris lamentables, en voyant son fils dans un état si malheureux, elle le pleure, comme s’il était mort : enfant infortuné, s’écrie-t-elle, ne t’ai-je mis au monde, qu’afin que tu traînes une vie languissante et malheureuse sur des montagnes et dans des déserts parmi des bêtes sauvages ? Une caverne te servira de toit : il n’y aura que les personnes les plus vertueuses, qui aient la force de te regarder. Elle dira avec Job, pourquoi t’ai-je porté dans mon sein, pourquoi es-tu sorti de mes entrailles et pourquoi n’es-tu pas mort avant que de naître ? Pourquoi du moins n’es-tu pas sorti du monde avant que d’être exposé à tant de malheurs ? Pourquoi as-tu sucé le lait de mes mamelles pour te conserver une vie plus insupportable que la mort ? Ces pensées lui font verser des torrents de larmes. Elle souhaite d’embrasser et de baiser son fils, mais elle a une secrète horreur de l’approcher.
Ce n’est point contre les méchants et contre les scélérats, c’est contre les malheureux que le peuple s’anime, ce sont eux qu’il poursuit et qu’il persécute. On trouve des gens qui donnent retraite à des meurtriers, qui reçoivent des adultères dans leur maison et à leur table, qui ne fuient point la compagnie d’un sacrilège, qui lient un commerce d’amitié avec ceux qui leur ont rendu de mauvais offices ; mais on fait un crime aux lépreux de leur maladie, quoiqu’on n’en ait reçu aucun outrage. La condition des scélérats est meilleure que celle des malades ; on croit que la compassion est honteuse et l’on se fait un mérite de sa dureté.

12. Ces malheureux sont bannis des villes, des maisons, du bateau, des assemblées, des chemins publics, des festins, quelle destiné ! À peine leur permet-on l’usage des éléments ; ils n’oseraient puiser de l’eau dans les fontaines publiques, on craint qu’ils ne les empoisonnent : ce qui est étrange l’aversion que nous leur témoignons et le peu de soin qu’on a de les soulager est cause qu’on les a à tous moments sur les bras : on ne se soucie point de les loger, de leur donner de quoi vivre, de les vêtir, de les guérie : voilà pourquoi ils errent jour et nuit, sans savoir où se retirer, ils manquent de tout, ils sont dans une nudité effroyable qui laisse voir leur mal à découvert. Ils implorent à grands cris le secours de leur Créateur ; ils se soulagent comme ils peuvent les uns les autres et se prêtent pour ainsi dire réciproquement les membres pour remplacer ceux dont la maladie leur a interdit d’usage : ils inventent des chants capables d’exciter la compassion ; ils demandent d’une manière pitoyable un morceau de pain pour se nourrir, ou un peu de drap pour se couvrir et pour cacher leurs ulcères. On passe pour indulgent et pour commode, en ne leur donnant rien, pourvu qu’on ne leur fasse pas de mauvais traitements et qu’on ne les gourmande point.
On voit de ces infortunés que la honte n’empêche pas de se produire dans les assemblées publiques ; la nécessité les y contraint ; ils se mettent dans les assemblées que nous tenons pour la célébration de nos mystères, ou pour honorer les fêtes des Martyrs, afin que nous imitions leur piété au même temps que nous honorons leurs combats. Quoiqu’ils aient une secrète confusion de se montrer devant le monde, dans le honteux état où leur mal les a réduits et qu’ils n’aiment que les forêts et les lieux les plus sauvages pour se cacher : ils s’exposent cependant en public, comme un spectacle pitoyable pour exciter la compassion. C’est aussi un avertissement pour nous faire souvenir de la misère humaine et pour empêcher que nous ne nous attachions aux choses sensibles, comme si elles devaient durer toujours. Ils se mêlent dans la foule pour voir, ou pour entendre des hommes, ou pour recevoir quelque petit secours de ceux qui nagent dans les délices et dans le luxe, ou pour adoucir l’amertume de leurs maux, en les exposant aux yeux de tout le monde.

13. Peut-on n’être pas attendri en entendant leurs chants lugubres entrecoupés de soupirs ? Peut-on entendre des choses si tristes et voir un spectacle si pitoyable sans être pénétré de compassion ? Ces malheureux que leurs infortunes rassembles sont étendus les uns auprès des autres et pour faire plus de pitié, ils exposent aux yeux des passants les différents ulcères dont ils sont couvet ; cette vue redouble l’aigreur du mal que chacun sent personnellement ; l’espèce de leur mal les rend déjà assez malheureux ; mais cette société et la compassion qu’ils ont les uns des autres fait qu’ils sont encore plus malheureux. Ils sont entourés d’une foule de gens qui les plaignent pendant un peu de temps : ils se prosternent à leurs pieds ; ils souffrent les incommodités du chaud, du froid, de la poussière, de la pluie, du vent ; on leur marcherait même sur le corps si on n’avait horreur de les approcher.
Les gémissements de ceux qui demandent l’aumône se mêlent aux chants de l’Église ; ces voix lamentables s’élèvent contre les cantiques. Qu’est-il besoin que je parcoure tous leurs maux en détail, durant une fête si solennelle ? Si je les décrivais d’une manière tragique, je vous ferais verser trop de larmes et votre douleur l’emporterait sur les sentiments que la fête vous inspire. Je n’ai pu encore vous persuader que le chagrin est quelquefois préférable au plaisir, que la tristesse souvent vaut mieux que la joie et qu’il est plus à propos de pleurer que de rire d’une manière dissolue.

14. Ajoutons à toutes ces raisons si capables de nous toucher, que ceux qui nous parlent de la sorte sont nos frères selon Dieu et d’une même nature que nous, étant tirés du même limon, composés de nerfs, d’os de peaux, de chair comme nous : c’est ce que disait le S. homme Job en philosophant sur ses malheurs, en exaltant et méprisant tout ensemble cette partie de nous-mêmes qui tombe sous les sens : ils sont comme nous des images de Dieu, peut-être même qu’ils ont conservé cette image avec plus de soi que nous n’avons fait, quoique leurs corps soient réduits dans un état si pitoyable : ils participent aussi-bien que nos à la grâce de Jésus-Christ ; ils ont la même foi et la même loi, les mêmes oracles, les mêmes testaments, les mêmes assemblées, les mêmes mystères, la même espérance : Jésus-Christ qui efface les péchés du monde est mort pour eux, comme pour nous ; ils sont comme nous les héritiers de la vie éternelle, quoiqu’ils s’en soient fort écartés ; ils ont été ensevelis avec Jésus-Christ et ils ressusciteront avec lui ; ils sont les compagnons de ses souffrances, ils le seront de sa gloire.

15. Que devons-nous faire, nous à qui Jésus-Christ a donné le nom que nous portons, nous qui sommes la nation sainte, le Sacerdoce Royal, le peuple choisi et prédestiné, amateur des bonnes-œuvres ?

Nous qui sommes les disciples de Jésus-Christ, ce maître doux et miséricordieux, qui s’est chargé de nos iniquités, qui s’est abaissé jusqu’à se rendre semblable à nous et à se revêtir de nôtre chair, qui s’est condamné aux fatigues d’une vie douloureuse, pour nous faire part des richesses de la divinité ? Que penserons-nous des pauvres, que devons-nous faire pour les soulager après un si grand exemple de miséricorde et d’une tendresse si touchante ? Les mépriserons-nous, passeront nous sans les secourir ? Les abandonnerons-nous comme s’ils étaient déjà morts, en aurons-nous la même horreur que nous avons pour des serpents venimeux et pour des bêtes féroces ? À Dieu ne plaise, mes frères, que nous ayons de pareils sentiments, ils ne nous conviennent guère, à nous qui sommes le troupeau de Jésus-Christ, ce bon Pasteur qui court avec tant d’empressement après la brebis égarée et qui porte sur les épaules celle qui ne saurait marcher. Ces sentiments sont encore bien éloignés de ceux que la nature nous inspire et qui nous a fait une espèce de loi d’avoir compassion les uns des autres, puisque nous sommes tous exposés aux mêmes misères, qui sont comme une leçon personnelle d’humanité.

16. Laisserons-nous les pauvres souffrir toutes les incommodités de l’air, tandis que nous habiterons des maisons commodes et magnifiques, enrichies de pierres de toutes sortes de couleur, où l’or et l’argent brillent de tous côtés, où les parquetages et les peintures diverses amusent les yeux et les surprennent par l’artifice dont elles sont ménagées ? Sans nous contenter des maisons qui nous servent, nous en bâtissons des nouvelles : pour qui ? Peut-être que nos héritiers ne les posséderont point, elles tomberont entre les mains des étrangers, qui ne sont pas même de nos amis, qui sont nos ennemis, qui ont de la jalousie contre nous ; est-il rien de plus affligeant ? Les pauvres mourront de froid dans leurs habits déchirés ; à peine ont-ils de quoi se couvrir et nous sommes vêtus de robes vastes et flottantes, qui inspirent la mollesse ; nous ferons les fiers et les orgueilleux avec nos habits de lin et de la plus éclatante et la plus fine soie ; nous serons parés d’une manière insolente, au lieu de nous contenter d’un vêtement propre et modeste ; ce qui est superflu et trop recherché ne nous convient point ; nos coffres regorgeront d’habits, qui deviendront avec le temps la proie des teignes, sans qu’on puisse l’empêcher par tous les soins inutiles qu’on se donne pour les conserver ?
Les pauvres manqueront des aliments nécessaires ; quelle honte pour moi que je nage dans les délices, quelle douleur pour eux ? Ils seront étendus à nos portes, languissants et mourants de faim, pouvant à peine demander les choses dont ils ont besoin, ayant la voix à demi éteinte et trop faible, pour exposer leurs misères ; ils ne peuvent ni tendre les mains, ni marcher pour se jeter aux pieds des riches, ni pousser des cris pour les émouvoir : voilà l’état déplorable où les pauvres sont réduits.

17. Nous sommes couchés dans des lits élevés et pompeux, dont personne n’approche, couverts de riches courtepointes ; si la voix de ceux qui demandent venait jusqu’à nous, elle nous importunerait et nous en serions indignés : il faut encore que nos chambre soient parfumées et tapissées de fleurs rares, après que la saison en est passée : que les parfums les plus exquis et les plus délicats coulent sur nos tables, pour achever de nous mollir le courage ; qu’elle soient entourées de jeunes garçons efféminés, proprement vêtus, les cheveux épars et tombants sur le visage d’une manière étudiée pour flatter davantage par cet arrangement si recherché des yeux impudiques qui les regardent ; les autres tiennent des verres du bout des doigts, d’un air aisé, sans se mettre cependant au hasard de les laisser tomber ; les autres avec des éventails agitent l’air pour le rafraîchir : la table est couverte des mets différents, que tous les éléments fournissent avec abondance, l’air, la terre, l’eau, l’adresse des cuisiniers et de leurs aides s’épuise à inventer des ragouts nouveaux ; ils travaillent à l’envi pour flatter l’avidité d’un ventre peu reconnaissant, qui est l’auteur de tant de maux, qui ressemble à une bête insatiable et perfide et qui sera bientôt détruit, avec les viandes périssables qui lui servent de nourriture. Les pauvres s’estimeraient heureux d’avoir de l’eau pour se désaltérer et nous buvons du vin jusqu’à l’excès et même après qu’in s’est enivré : les plus intempérants le pratiquent de la sorte : on goûte des vins de plusieurs espèces, on rebute les uns, on donne son approbation à ceux qui flattent le goût davantage, on raisonne sur la qualité de ces liqueurs et l’on ne serait pas content si l’on ne faisait venir des vins étrangers comme pour insulter aux vins du pays. Nous voulons paraître dégoutés et délicats, nous faisons des profusions qui vont bien au-delà du nécessaire, comme si nous craignions de n’être pas encore assez esclaves de notre ventre et de nos appétits.

18. Que vous dirai-je, mes frères et mes amis, des maux qui blessent nos âmes ? Ils sont encore bien plus dangereux, que ceux qui attaquent le corps, qui ne dépendent point de la volonté, au lieu que les autres sont les effets d’une volonté dépravée : les maladies du corps finissent quand il meurt ; les maux de l’âme nous suivent, quand nous quittons le monde ; les maladies du corps excitent la compassion, celles de l’âme n’inspirent que de l’indignation à ceux qui jugent sainement des choses. Pourquoi ne donnons-nous pas tous les secours à nos semblables, tandis que nous en avons le temps ? Pourquoi ne couvrons-nous pas la misère et la honte de notre chaire, puisque nous sommes nous-mêmes de chair ? Comment pouvons-nous nous abandonner aux délices, tandis que nos frères sont si malheureux ? À Dieu ne plaise que je sois riche et qu’ils manquent de tout : que j’ai une santé forte et robuste, si je n’ai de l’empressement pour guérir les maux de ceux qui se portent mal ; de quoi me sert d’avoir abondamment de quoi me vêtir et de quoi me nourrir, d’avoir de belles maisons où me loger, si je ne fais part de mes biens aux pauvres, si je ne les habille, si je ne les loge ?
Il faut nous résoudre à l’un des deux, ou renoncer à tout pour l’amour de Jésus-Christ, nous charger de sa Croix et le suivre, sans être distraits, on appesantis par les choses du monde, qui nous empêchent d’aller à Dieu, de sauver notre âme en perdant tout, de nous abaisser pour nous élever, de devenir pauvres pour nous enrichir : ou du moins il faut nous résoudre à partager nos richesses avec Jésus-Christ et le pauvres, afin que les possédant honnêtement et légitimement, elles servent à nous sanctifier. Si je ne songe qu’à moi et si je ne sème que moi, je souhaite que les autres mangent mes fruits, ou pour me servir des paroles de Job, je souhaite que mes champs ne produisent que des orties au lieu de blé, je souhaite qu’un vent brûlant, ou que les tourbions enlèvent mes travaux et que toutes mes peines soient inutiles. Que si je bâtis des greniers et si je songe à amasser des trésors ; je consens qu’on me fasse mourir cette nuit, pour rendre compte des amas illégitimes que j’ai faits.

19. Ne serons-nous jamais sages ; ne nous réveillerons-nous jamais de cette indolence qui nous rend comme stupides ? Ne connaîtrons-nous jamais l’inutilité des choses humaines ? Les malheurs d’autrui ne nous apprendont-ils point à nous tenir sur nos gardes ?

Rien n’est stable dans le monde, ni permanent, ni de longue durée ; tout est dans une perpétuelle vicissitude ; on voit d’étranges renversements et de grandes révolutions dans le même jour et dans la même heure ; de sorte qu’on ne peut guère davantage se fier sur la prospérité des hommes, que sur l’inconstances des vents, sur le chemin que trace un vaisseau en traversant la mer, sur les figures que les enfants élèvent avec du sable pour se divertir, sur les illusions des songes qui nous amusent et qui nous flattent pendant la nuit. C’est être sage que de ne point faire de fonds sur les choses présentes, pour ne songer qu’aux éternelles et de préférer les avantages réels et permanents de la charité, aux avantages d’une prospérité mondaine qui sont si incertains et si inconstants.

La charité produit immanquablement l’un de ces trois avantages ; elle empêche qu’on ne tombe dans quelque infortune, car Dieu récompense souvent par des prospérités temporelles la vertu des personnes charitables, pour les animer de plus en plus à soulager les malheureux ; ou si l’on tombe dans quelque disgrâce, on a du moins une secrète confiance, que ce n’est point une punition des crimes qu’on a commis, mais par une particulière permission de la providence ; ou il sont en droit exiger des personnes opulentes les mêmes secours et les mêmes bons offices qu’ils ont rendus aux pauvres, tandis qu’ils étaient dans une fortune plus heureuse.

20. Que le sage, disait Salomon, ne se glorifie point dans sa sagesse, ni le riche dans ses biens, ni le fort dans sa force, quand ils seraient même parvenus au plus haut degré de sagesse, ou de force et quand leurs richesses seraient immenses. J’ajoute aux paroles de Salomon, que ceux qui sont montés au plus haut point de la gloire, qui ont la santé la plus robuste et la beauté la plus parfaite, qui sont dans l’âge le plus florissant, enfin qui ramassent dans leur personne tout ce qui est de plus capable d’inspirer de la complaisance, ne doivent point s’en faire accroire. Ceux qui veulent se glorifier, qu’ils se glorifient de connaître Dieu et de le chercher, d’avoir de la compassion pour les malheureux et d’amasser des trésors de bonnes-œuvres pour la vie éternelle.
Tout le reste est fragile et périssable ; les biens du monde passent de main en main ; on ne peut si bien fixer la fortune qu’elle ne tourne du côté des autres, à peu près comme il arrive au jeu des dés : les utilités que la charité apporte sont fixes et permanentes ; on ne les voit point évanouir, elles n’abusent jamais ceux qui y ont mis leur espérance. Une des raisons pourquoi Dieu a établi que les choses humaines seraient dans une perpétuelle vicissitude, c’est afin que connaissant leur inconstance et le peu de fonds qu’on doit faire sur des biens qui s’enfuient au moment qu’on croit les posséder, on ne s’attache qu’à ce qui est solide et qu’on regarde la vie future comme le terme de tous nos délires. Qu’eussions-nous fait, si la prospérité du monde, eût été fixe et perpétuelle, puisque toute fragile et toute inconstante qu’elle est, nous en sommes si enchantés ? Nous nous y attachons avec des liens si forts, nous en sommes tellement esclaves par le plaisir imaginaire que nous croyons y trouver, qu’il nous est impossible d’imaginer rien de plus excellent que les biens de la vie présente ; quoique nous soyons faits à l’image de Dieu, quoique nous en soyons convaincus et que cette persuasion soit capable de nous inspirer des pensées bien plus relevées.


Mont Athos, le monastère Chilandar. L’entrée de la Mère de Dieu


21. Qui est le sage qui comprendra ces vérités ? Qui méprisera les choses qui passent ? Qui s’attachera aux permanentes et aux éternelles ? Qui regardera les biens présents, comme des bines incertains et passagers et ceux que nous espérons dans l’autre vie comme des biens stables et réels, d’avec ceux qui n’ont que l’apparence, pour s’attacher aux uns et n’avoir que de l’indifférence pour les autres ? Qui pourra distinguer le fantôme de la vérité, le monde d’avec le Ciel, le lieu de bannissement de la demeure éternelle, les ténèbres de la lumière, la boue de la terre sainte, la chair d’avec l’esprit, Dieu d’avec le Prince du monde, l’ombre de la mort d’avec la vie éternelle ? Qui donnera en échange les choses présentes pour les éternelles, des biens inconstants et sensibles pour des biens qui dureront toujours et qui sont infiniment élevés au-dessus des sens ? Heureux celui qui distinguant la vertu du vice s’élève au dessus de tout ce qui est créé, qui échappe avec toute la vitesse possible cette vallée de larmes, qui ne cherche que ce qui est aux Ciel, qui est crucifié au monde avec Jésus-Christ, qui ressuscite et qui monte au Ciel avec lui, qui ne s’attache point à cette vie caduque et trompeuse ; qui ne craint plus les serpents cachés dans les chemins, pour lui piquer les talons et qu’on épie pour leur écraser la tête.
David crie de toute sa force, nous reprochant l’endurcissement de notre cœur et l’amour que nos avons pour le mensonge ; il nous avertit de ne nous point attacher à ce qui est sensible et de ne pas mesurer notre félicité par l’abondance de nos moissons. C’est à peu près dans le même sens que le Prophète Amos insultant aux bien trompeurs et imaginaires de la terre : Approchez, disait-il, des montagnes éternelles, levez-vous, marchez, ce n’est pas ici le lieu de votre repos. Ce sont presque les mêmes paroles dont le Sauveur du monde se sert pour nous exhorter à le suivre : levez-vous, sortons d’ici ; ces paroles ne s’adressaient pas seulement aux disciples qui l’accompagnaient alors pour les obliger à changer de place, comme on pourrait se l’imaginer : elles regardent tous ceux qui devaient embrasser sa doctrine dans les siècles futurs, pour leur apprendre à mépriser la terre et à n’avoir de l’amour que pour le Ciel.

22. Pratiquons ce que Jésus-Christ nous enseigne, cherchons ce repos durable, méprisons les biens et les richesses du monde : retirons-en tout l’avantage qu’il est possible d’en retirer, c’est-à-dire, méritons le Ciel par les aumônes, faisons part aux pauvres de ce que nous possédons, afin que nous soyons riches dans le Ciel ; ayons soin de nos âmes comme de nos corps ; donnons une partie à Dieu, ne réservons pas tout pour le monde, retranchons au ventre quelque chose, pour le donner à l’esprit ; ne permettons pas que le feu dévore tout, mettons-en une partie à couvert de la flamme ; ôtons au tyran pour le donner au légitime Seigneur, faisons le partage pour la vie présente et pour la vie future ; faisons de petits présents à celui qui nous a comblés de biens . Vous ne surpasserez jamais la magnificence de Dieu, quand vous donneriez tout ce que vous possédez et quand vous vous donneriez vous-mêmes, puisque se donner à Dieu c’est recevoir ; quelque largesse que vous fassiez vous en aurez toujours de reste et puisque tout vient de Dieu, vous ne sauriez rien donner du votre. De même que personne ne peut aller au-delà de son ombre, pare qu’elle se retire à mesure qu’on avance ; on ne peut non plus s’élever au-dessus de sa tête, d’autant qu’elle est plus élevée que les autres parties du corps : ainsi quelques présents qu’on fasse à Dieu, on ne peut le vaincre en libéralités, puisqu’on ne peut rien lui donner qui ne soit à lui.

23. Reconnaissez le principe qui vous a donné la vie, qui vous fait respirer, qui vous a fait raisonnables, qui vous a élevé à la connaissance de dieu, qui vous fait espérer le Ciel et un état pareil à celui des Anges, la possession de la gloire, que vous ne voyez maintenant qu’en énigme et comme dans un miroir, mais que vous contemplerez à l’avenir pleinement et à découvert : c’est par sa bonté que vous êtes l’enfant de Dieu, le cohéritier de Jésus-Christ et que vous participez à la nature divine. D’où vous viennent ces grands privilèges, qui en est l’auteur ? Ou pour ne parler que de ce qui tombe sous vos sens ; à la faveur de qui voyez-vous la beauté du Ciel, le mouvement du Soleil, le globe de la Lune, les Étoiles qui sont rangées avec autant d’ordre que les cordes d’un lut, la vicissitude des saisons, ce partage égal du jour et de la nuit, les admirables productions de la terre, la fluidité de l’air, l’immense étendue de la mer, qui est stable et liquide tout ensemble, la profondeur des fleuves, les agitations des vents ? Qui vous a donné la pluie, les campagnes, les aliments, les arts, des maisons, des lois, une République, une vie si douce, si commode et si polie ; qui a lié cette amitié et cette familiarité qui vous attache à vos amis et à vos parents ?
D’où avez-vous tant d’animaux privés et soumis à vos ordres, dont une parie sert à vous nourrir ? Qui vous a établi le Roi et le maître de tout ce qui se voit sur la terre ? Enfin, de quelle source vous viennent tous les privilèges, qui vous relèvent au-dessus du reste des animaux ? Tous ces biens ne sont-ce pas des effets de la bonté de Dieu, qui pour toute reconnaissance n’exige de vous qu’un cœur bienfaisant ? Quelle honte pour nous, si après tous les bienfaits dont il nous a comblés et les grandes espérances que nous avons encore, nous ne voulons rien faire pour nos frères, puisque c’est le seul tribut que dieu demande de nous : parce qu’il nous a distingués des bêtes et qu’il nous a doué de raison par un principe spécial, nous soulèverons-nous contre nous-mêmes ; deviendrons-nous curieux, nous laisserons-nous tellement corrompre et aveugler par les plaisirs que nous oubliions notre origine et la bassesse de notre naissance ? Voulons-nous ressembler aux géants dont parlent les Poètes et nous élever au-dessus des hommes ordinaires, comme ce Nembroth, ou la famille d’Enoch, qui opprimait autrefois les Israelites ou ces scélérats qui obligèrent dieu à cause de leurs crimes de purifier la terre par un déluge universel ?
Puisque Dieu qui est notre maître, veut bien que nous l’appelions notre Père, rougirons-nous de traiter nos égaux comme nous le devons ?

24. Prenons garde, mes frères et mes amis, de nous acquitter mal d’un emploi que le Seigneur nous a confié et d’être de mauvais administrateurs de ses biens, de peur que nous n’ayons la confusion d’entendre ce reproche de S. Pierre : rougissez, vous qui retenez le bien d’autrui ; gardez entre vous l’égalité et il n’y aura point de pauvres. Ne vous appliquez point à amasser de l’argent, tandis que les autres ont des besoins extrêmes pour ne vous pas exposer aux menaces d’Amos, qui s’exprime de la sorte : Prenez garde, nous qui dites, quand le mois sera-t-il écoulé, afin que nous puissions vendre, quand les fêtes seront-elles passées pour ouvrir nos trésors ? Il menace encore de la colère de Dieu ceux qui vendent à faux poids et à fausses mesure : le Prophète Michée déclame contre le même désordre et le luxe, comme si l’abondance conduisait nécessairement à l’insolence : il reproche aux Juifs qu’ils étaient étendus d’une manière voluptueuse dans des lits d’ivoire, qu’ils nageaient dans les parfums les plus exquis, qu’ils ne se nourrissaient que des veaux les plus gras et les plus tendres, qu’ils passaient le jour à danser et à entendre des concerts de voix et d’instruments et qu’ils regardaient ces plaisirs comme des choses stables et de durée. Ce que le Prophète blâmait davantage dans la conduite des Juifs, c’est peut-être qu’ils s’abandonnaient au luxe et à la débauche, tandis que Joseph était dans d’extrêmes angoisses, sans se soucier de ces malheurs ; c’est ce qu’il ajoute aux reproches qu’il leur a faits sur leur bonne chère.
Ne nous exposons point à de pareilles menaces et ne nous oublions pas tellement dans les plaisirs que nous méprisons la bonté de Dieu, que nos désordres irritent, quoiqu’il ne fasse pas sentir aux criminels sur le champ le poids de sa colère.

25. Suivons l’exemple que Dieu nous donne, il laisse tomber la pluie sur les juste et sur les pêcheurs, le Soleil luit pour eux également : ils jouissent des biens de la terre, des fontaines, des fleuves, des forêts, de tous les animaux, des oiseaux, des poissons, de toutes les choses nécessaires à la vie, tout est commun, personne n’a un droit particulier de se les réserver pour lui seul, tout est en abondance et l’on ne doit nullement appréhender la disette : ce partage égal est une marque de la bonté et de la miséricorde de Dieu, qui traite également tous les hommes, puisqu’ils sont tous de même condition.
Si les hommes ont amassé une grande quantité d’or et d’argent, d’habits précieux et superflus ; des diamants et mille autres choses semblables, qui sont les sources des querelles et de la tyrannie, ils prennent un air de fierté et de présomption, ils deviennent durs et insensibles, les misères des malheureux ne les touchent plus, ils ne veulent pas même leur donner ce qu’ils ont de superflu, quoique les autres manquent de tout : quel aveuglement, quelle folie ? Ils ne font pas réflexion que le pêché est la source de la pauvreté et des richesses, de la servitude et de la liberté et des autres maladies qui désolent le genre humain. Les choses n’étaient point dans cet état au commencement. Celui qui créa l’homme le fit libre et maître de ses volontés, il jouissait de toutes les délices du Paradis, sans aucune contrainte à la réserve de la défense qui lui fut faite. Toute la postérité devait participer à son bonheur ; la liberté et les richesses étaient attachées à la pratique d’un seul commandement ; au contraire on s’exposait en le violant à la pauvreté et à la servitude.

26. Depuis que la jalousie et les disputes se sont introduites dans le monde avec la trompeuse tyrannie du serpent, qui se sert des appâts du plaisir pour nous séduire et qu’a soulevé les plus forts contre les plus faibles ; depuis ce temps-là les familles ont été distinguées par des noms différents ; l’avarice a effacé la noblesse qui était attachée à la nature et pour se soutenir, elle s’est appuyée de la puissance et de l’autorité. Regardez cette première égalité, qui rendait tous les hommes semblables ; ne vous arrêtez point à cette seconde division ; proposez-vous la loi du Créateur pour la règle de votre vie : n’imitez pas la tyrannie de celui qui abuse de ses forces. Faites tous vos efforts pour secourir vos semblables, honorez l’ancienne liberté ; respectez-vous vous-mêmes, cachez l’infamie de vos semblables, secourez-les dans leurs maladies, consolez-les dans leur pauvreté ; vous qui avez une santé robuste, qui vivez dans l’abondance, qui n’avez rien qui vous chagrine ; ayez compassion des malades, des pauvres et de ceux qui sont accablés de malheurs : vous menez une vie heureuse et agréable, consolez les affligés ; la fortune vous rit et vous avez tout à souhait, secourez ceux qui sont dans l’adversité.
Soyez reconnaissant envers Dieu de tous les biens que vous en avez reçu ; donnez-lui des marques de votre reconnaissance faites voir par les effets que vous êtes en état de rendre de bons offices aux autres et de vous passer de qui que ce soit ; que tout le monde dépend de vous et que vous n’avez besoin du secours de personne.

Soyez riche en vertu et en piété, comme vous l’êtes en or et en argent : faites voir que vous valez mieux que les autres, parce que vous êtes plus doux et plus humain ; soyez comme le dieu des malheureux en imitant la miséricorde de Dieu

27. Il n’y a rien de plus divin dans l’homme, que l’empressement de faire du bien à tout le monde ; si les bienfaits de Dieu sont plus considérables, c’est que son pouvoir est plus grand et plus étendu. Il a créé l’homme, il l’a rappelé après ses égarements ; ne le méprisez pas, quoique vous le voyiez tombé.

La compassion de Dieu envers l’homme est infinie ; outre la Loi naturelle et les Prophètes qu’il lui a donnés pour lui servir de guides, il prend lui-même le soin de le conduire, de l’avertir ; de le reprendre, de le châtier ; il s’est livré pour racheter le genre humain : il a suscité les Apôtres, les Evangélistes, les Docteurs, les Pasteurs ; il leur a donné la puissance de faire des miracles, de guérir les maladies, de ressusciter les morts, de triompher de la mort même et de celui qui avait usurpé l’Empire du monde : il a ratifié depuis la vérité de l’Évangile, l’alliance qu’il avait contractée avec le genre humain durant les ombres de la Loi ; il nous a fait part des dons du Saint Esprit, il nous a révélé le nouveau Mystère de notre salut.
Si vous êtes en état de secourir les âmes puisque Dieu vous a comblé de ses dons spirituels, ne refusez point de pareils secours à ceux qui en ont besoin ; n’attendez pas même qu’on vous en prie ; consolez-les par vos discours, redoublez vos soins, pour la plus grande utilité de celui que vous voulez instruire et qui profite à mesure que les semences de la piété croissent en lui. Si vous ne pouvez donner à votre prochain ces grandes marques de charité, aidez-le du moins selon vos pouvoirs dans des choses de moindre conséquence ; donnez-lui à manger et un méchant habit pour le couvrir, secourez-le, quand il est malade, tâchez de le guérir de ses blessures, fortifiez-le dans ses malheurs, apprenez-lui à les supporter avec patience. Approchez-vous de lui avec courage, ce zèle ne vous fera aucun tort et ne diminuera point votre mérite ; vous ne contracterez point ses maladies, c’est l’erreur des personnes trop délicates, qui se laissent éblouir par des fausses raisons ; elles se retranchent sur leur timidité et sur une vaine crainte, pour excuser leur délicatesse et leur impiété : la raison, les Médecins, tous ceux qui les approchent pour leur rendre service doivent vous en convaincre ; ils n’ont couru aucun danger, quoiqu’ils les aient vus de fort près.
Quand même il y aurait effectivement quelque chose à appréhender, faut-il qu’un léger soupçon abatte le courage d’un charitable serviteur de Dieu et de Jésus-Christ ? Appuyez-vous sur la Foi, que la charité triomphe de votre timidité et que la crainte de Dieu dissipe votre délicatesse, que la piété fasse évanouir ces raisons qui flattent la sensualité. Ne méprisez pas votre frère, ne l’abandonnez pas, ne le regardez pas comme un objet d’aversion et d’horreur. C’est un de vos membres, tout malade qu’il est. Dieu vous a abandonné les pauvres et vous tenez la place pour les secourir, quoique vous les négligez avec tant de dureté ; peut-être que cette pensée vous fera rougir de confusion. Quoique vous ne soyez point en état d’avoir besoin des autres, ne laissez pas d’exercer votre humanité sur les sujets qui se présentent.

28. Tout homme qui navigue s’expose au danger de faire naufrage, il y est même plus exposé, plus il témoigne de hardiesse : tandis qu’on a un corps on est sujet à toutes les infirmités corporelles ; si vous avez le vent en poupe et si votre navigation est heureuse, tendez la main à ceux qui font naufrage ; si vous êtes sain et riche, venez au secours des affligés : n’attendez point jusqu’à ce que vous connaissiez par expérience combien l’inhumanité est haïssable et combien c’est une chose louable d’assister ceux qui sont dans le besoin. Ne vous exposez point aux châtiments de Dieu, qui humilie les superbes et qui se venge de ceux qui n’ont que de la dureté pour les pauvres.
Que les malheurs d’autrui vous attendrissent ; ne leur refusez pas de petits secours dans leurs nécessités ; le moindre soulagement fait plaisir à un homme qui manque de tout ; Dieu vous en tiendra compte, il se content, pourvu qu’on fasse ce qu’on peut ; que votre empressement et votre promptitude supplée à la petitesse de votre présent ; si vous n’avez rien à donner, plaignez du moins les malheureux : la compassion sincère qu’on leur témoigne adoucit l’amertume de leurs maux. Ne faites pas moins d’état d’un homme que d’une bête : la Loi vous ordonne de remettre dans le chemin un cheval qui ‘égare, ou de le retirer d’une fosse, s’il y tombe. Je n’examine point si ce prétexte renferme quelque sens mystérieux et profond, car les paroles de l’Écriture ont souvent une double face : cette connaissance n’appartient qu’au Saint Esprit qui pénètre tout : autant que je le puisse comprendre, Dieu a voulu nous disposer par ces petits choses à exercer la charité dans des sujets d’une plus grande conséquence. Puisque nous sommes obligés de secourir des animaux, que ne devons-nous point faire à l’égard des hommes ? Car nous sommes tous de même rang, voilà ce que la raison et la Loi nous enseigne.

29. C’est une maxime reçue, qu’il est plus honnête de donner, que de recevoir ; il faut avoir plus d’empressement pour faire plaisir, que pour gagner : que direz-vous de nos Sages, car je ne parle point des païens, qui font les dieux protecteurs de leurs vices et qui donnent la préférence à celui qui préside au gain : ce qui est de plus abominable, on voit des peuples qui immolent des hommes aux démons et qui se font un point de vertu de leur cruauté, persuadés que ces horribles sacrifices honorent leurs dieux et qu’ils y prennent plaisir. Il y a des gens parmi nous et l’on ne peut assez déplorer ce désordre, qui insultent les pauvres et qui les accablent d’injures, au lieu de les plaindre et de les soulager. Ils ne sont point touchés des discours et des raisonnements que leur font ces malheureux, parce que leurs oreilles ne sont point dociles, ni accoutumées à ces maximes célestes : ils vont jusqu’à ce point d’insolence que de dire, notre prospérité et leurs malheurs viennent de Dieu : qui suis-je pour m’opposer à ses ordres, aurai-je plus de bonté que Dieu même ? Que les maladies, les afflictions, les malheurs, les accablent, puisque Dieu le veut de la sorte : ils ne témoignent le zèle qu’ils ont pour Dieu, que lors qu’il est question de garder leur argent et d’insulter aux malheureux : leurs discours font assez voir qu’ils ne sont guerres convaincus que leur prospérité vient de Dieu ; car s’ils le croyaient, pourraient-ils avoir de pareils sentiments sur les misères des autres ? S’ils tiennent de la bonté de Dieu, les biens qu’ils possèdent, il faut qu’ils les dispensent selon ses ordres.

30. Tandis que nous sommes sur la terre, on ne peut connaître si les malheurs des hommes sont des punitions de Dieu : car qui peut assurer que cet homme soit puni pour ses crimes et que cet autre soit élevé au comble de la gloire en récompense de sa vertu ? O si l’impiété de celui-là n’est pas la source de sa prospérité, tandis que les malheurs de celui-ci sont des épreuves de sa vertu ; l’un est élevé plus haut, afin que sa chute soit plus éclatante ; on a attendu que son impiété fut montée jusqu’aux derniers excès, pour justifier la rigueur des tourments qui lui étaient préparés : celui-ci au contraire est maltraité sans le mériter ; on l’examine, comme on purifie l’or dans le creuset ; afin que les petites taches qui lui restent soient pleinement effacées, car personne n’en est entièrement exempt, comme l’Écriture nous l’enseigne et que sa vertu paraisse dans tout son lustre, après ces épreuves redoublées.
Je serais trop long, si je voulais rapporter tous les passages de l’Écriture qui développent ce Mystère et qui prouvent cette vérité. Qui peut compter les sables des rivages, les gouttes d’eau qui tombent pendant la pluie, mesurer la profondeur de la mer, connaître l’étendue de la sagesse Divine, qui éclate dans toutes les créatures qu’il a tirée du néant et qu’il conduit selon sa volonté, comme il le juge à propos ? Il faut nous contenter à l’exemple de l’Apôtre de l’admirer sans vouloir l’approfondir et pénétrer dans cet abîme. O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu, que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! Qui a conçu les desseins de Dieu ? Ou pour parler avec Job, qui a pénétré jusqu’aux extrémités de la sagesse de Dieu ? Où est le Sage qui comprend ce Mystère ? Se servira-t-il de ce qu’il ne comprend point, pour mesurer ce qui est au-dessus de toute mesure ?

31. Que les autres soient courageux ou téméraires, ou plutôt que personne ne le soit ; pour moi je n’ose attribuer au crime les malheurs de cette vie, ni la prospérité à la vertu ; ce n’est pas que cela ne puisse arriver pour l’utilité des particuliers, afin que les calamités des méchants servent à arrêter le cours des vices et que la prospérité des gens de bien aplanisse le chemin de la vertu. Mais ce principe n’est pas sûr, puisqu’on voit tous les jours le contraire, d’autant que la vertu ne sera récompensée et que les vices ne seront punis, qu’après la mort. Les uns ressusciteront pour reprendre une vie nouvelle, les autres pour être jugés. La disposition des choses du monde est bien différente ; quoi qu’elles tendent toujours à la même fin et que ce qui nous paraît si étrange soit réglé par les ordres de Dieu. Ce qui fait la beauté du corps, c’est l’assemblage des parties basses et élevées, l’inégalité des membres dont les uns sont plus petits, les autres plus grands, de même que les montagnes et les vallées sont la beauté de la terre. Une matière qui est encore brute entre les mains de l’ouvrier, après qu’il l’a polie et façonnée, devient un bel ouvrage. Dieu connait parfaitement ce qu’il doit faire ; rien de tout ce que nous voyons ne se fait au hasard, quoi que nous n’en voyons pas les ressorts et que nous n’en comprenions pas les raisons.

32. Pour exprimer nos passions par quelque image sensible, nous ressemblons à peu près à ceux qui sont attaqués de vertiges et de maux de cœur, ils croient que tout tourne avec eux : voilà ce qui arrive aux gens dont je parle : ils ne veulent pas que Dieu soit plus sage qu’eux ; le premier évènement qui les surprend leur fait tourner la tête : ils devraient s’appliquer à en chercher les raisons ; peut-être trouveraient-ils la vérité avec un peu de soin et de diligence, ou ils devraient consulter les plus habiles et les plus spirituels, quoi que cette science ne convienne pas à tout le monde et que ce soit un don spécial du Saint Esprit ; il faudrait encore puiser ces lumières dans la source même de la sagesse et s’en rendre digne par la sainteté de la vie. Quelle est leur paresse et leur folie ? Ils assurent que le monde se gouverne au hasard et sans raison, eux qui ne connaissent pas la raison ; leur ignorance leur tient lieu de sagesse ; ou plutôt cette fausse sagesse qu’ils croient avoir les rend fous.
Voilà ce qui fait que quelques-uns ont recours au hasard et à la fortune sans savoir ce qu’ils font ; les autres reconnaissent le pouvoir inévitable et absolu des astres, qui règlent tout, sans qu’on puisse s’opposer à leurs influences ; ils prétendent que les aspects, les mouvements, les fuites, les approches de quelques étoiles errantes ou fixes donnent le branle à tout ce qui se passe dans le monde. Les autres supposent comme des principes incontestables tout ce qui leur vient de l’imagination et comme ils ne peuvent comprendre les ressorts admirables de la divine Providence, ils se sont divisés dans une infinité de sectes, qui ont toutes des opinions différentes, sur les malheurs qui arrivent aux hommes. Il y en a qui s’en prennent à la Providence même et qui lui reprochent sa faiblesse ; ils avouent qu’elle gouverne ce qui est au-dessus de nous, mais que ces soins ne descendent nullement jusqu’à nous, quoi que nous ayons un si grand besoin de son secours, il semble qu’ils aient peur que notre bienfaiteur ne s’épuise s’il partageait ses bienfaits à trop de gens, ou qu’il ne se lassât de faire du bien.

33. Abandonnons ces sortes de gens à leurs erreurs, l’Écriture s’en est déjà assez vengée, par ces paroles qu’elle leur adresse, leur esprit s’est égaré, ils disaient qu’ils étaient sages et ce sont de véritables fous. Ils ont altéré et changé par leurs fictions la gloire du Dieu incorruptible et déshonoré par des fables cette Providence qui s’étend à toutes choses. N’inventons point des opinions si monstrueuses, si nous voulons consulter la raison, nous qui faisons profession d’être raisonnables et n’applaudissons point à ceux qui ont de semblables opinions, quoi qu’ils les soutiennent avec tant d’habileté, tout extravagantes qu’elles soient et quelque surprenantes qu’elles paraissent par leur nouveauté. Croyons que Dieu est le Créateur de toutes choses, car comment le monde aurait-il pu être fait, sans un principe qui en a arrangé toutes les parties ? Croyons une Providence dont les soins s’étendent sur toutes les choses du monde et qui les unit avec des liens indissolubles, puisqu’il faut que le même principe, qui a tout créé, gouverne tout ; car si ce que nous voyons dans le monde n’était qu’un effet du hasard, nous verrions bientôt tout retomber dans son premier chaos, comme un navire qui est emporté par un tourbillon de vent. Ce même principe règle toutes nos affaires, quelque contrariété qui paraisse dans notre vie, dont nous ne connaissons point les raisons ; mais puisque nous ne les pouvons comprendre, admirons cette suprême sagesse, qui est au-dessus de la raison. On méprise ce que l’on comprend trop aisément ; nous admirons ce qui nous passe et ce qui est au-dessus de nous ; il nous paraît d’autant plus admirable, que nous avons plus de peine à le comprendre, comme l’on désire avec plus de passion ce qu’on a plus de peine à obtenir.

34. Ne soyons point si entêtés de la santé, n’ayons point tant d’aversion de la maladie, ne courons point avec tant d’avidité après les richesses périssables, comme si elles étaient une partie de nous-mêmes : ne croyons point que la pauvreté soit une chose abominable et une marque de la haine de Dieu. Nous devons craindre et mépriser la santé, qui porte au pêché et respecter la maladie et ceux qui s’en sont servi pour triompher de leurs ennemis et pour se sanctifier. Job accablé de maladies est préférable à ceux qui ont la meilleure santé ; quoique le pus dégoute de toutes les parties de son corps ; qu’il soit étendu sur un fumier ; quoi que ses maux, sa femme, ses amis conspirent pour le tourmenter. Ayons de l’horreur pour les richesses acquises injustement et pour ce riche malheureux qui brûle dans un feu dévorant demandait une goutte d’eau pour se rafraîchir la langue. Louons les pauvres qui supportent leur pauvreté avec docilité et avec un esprit de sagesse, comme a fait Lazare, qui s’est sauvé par cette voie et qui est maintenant comblé de biens dans le sein d’Abraham.

35. C’est sur ce principe que je conclus, qu’il faut avoir de la charité pour les pauvres, afin de fermer la bouche à ceux qui ont des maximes contraires ; ne nous laissons point éblouir par leurs vaines subtilités, de peur que nous ne soyons traités avec la même rigueur que nous aurons traité les autres. Cédons aux commandements et à l’exemple de Dieu : Voyez combien ce commandement st positif : les Saints que l’esprit divin a inspiré ne se sont pas contentés de parler aux pauvres une fois ou deux : ce ne sont pas seulement quelques personnes particulières qui en ont parlé ; ils ne l’ont pas fait d’une manière froide et négligée, comme d’une affaire peu importante : tous ont traité de concert cette matière avec beaucoup d’exactitude ; ils n’ont rien négligé pur nous persuader leurs maximes ; ils nous exhortent, ils nous menaces, ils nous font des reproches, ils louent ceux qui se sont signalés par cette vertu, afin de nous engager par la force de leurs remontrances à pratiquer ce précepte.
Je me lèverai maintenant, dit le Seigneur, à cause de la misère et des gémissements des pauvres ; qui pourra soutenir sans trembler ce mouvement de Dieu ? On lit dans un autre endroit de l’Écriture : levez-vous, Seigneur, levez votre bras et n’oubliez pas les pauvres.

Prions Dieu de détourner sa colère, afin que nous ne voyons point son bras levé contre des révoltés et contre des gens opiniâtre et endurcis. Il n’a point négligé les cris des pauvres, il ne les oubliera jamais ; ses yeux sont toujours attachés sur eux.

36. Ces passages, direz-vous peut-être, ne regardent que les pauvres qu’on opprime ; quand cela serait vrai, car je ne veux point chicaner mal-à-propos, en faut-il davantage pour vous engager à être charitables ? Si l’on récompense si bien ceux qui empêchent qu’on ne les outrage, on aura encore de plus grand égards pour ceux qui les soulageront effectivement par des libéralités réelles. Si celui qui méprise les pauvres anime contre lui le courroux du Créateur, il ne faut nullement douter qu’il ne l’honore, en honorant son ouvrage.

Lorsque vous lisez dans l’Écriture que le pauvre et le riche se sont rencontrés et que Dieu a créé l’un et l’autre, ne vos persuadez pas qu’il a laissé l’un dans la pauvreté, afin que vous lui insultiez, car ce n’est pas une chose sûre que cette distinction de richesses et de pauvreté vienne de Dieu, le pauvre et le riche sont également l’ouvrage du Seigneur, quoi qu’à l’extérieur leur condition paraisse si différente.
Ces réflexions doivent vous inspirer de la compassion pour ces malheureux ; si vos richesses vous donnent de la vanité, les misères des autres devraient modérer votre fierté. Celui qui a compassion des pauvres prête à usure ; qui peut refuser un débiteur de cette nature qui payera ses dettes au centuple quand il sera temps ?

37. La foi et les aumônes purifient les pêchés : servons- nos donc de ce remède, pour effacer les taches de notre âme et pour la rendre aussi blanche que la laine, ou la neige, selon la mesure de notre charité.
Pour dire quelque chose encore de plus fort, si vous n’êtes point estropié, si vous n’avez reçu ni plaie, ni blessures, si la lèpre n’a point infecté votre âme, si vous n’avez aucun signe de des autres maux, que la loi guérissait superficiellement et qui ont besoin pour être parfaitement guéris de la main de Jésus-Christ, vous lui en devez rendre grâces ; puisqu’il s’est exposé à tant de maux et qu’il a été couvert de blessures pour notre salut. Le moyen sûr de lui témoigner votre reconnaissance et vos respects, c’est d’avoir de l’humanité pour ses frères. Si le tyran de nos âmes vous a surpris sans défense, lorsque vous descendiez de Jérusalem à Jéricho et s’il vous a mis dans un état si déplorable, que vous puissiez dire avec le Prophète, la pourriture et la corruption s’est mise dans mes blessures, qui font les effets de mon égarement : si vous êtes en cet état et que vous ne vous mettiez pas en peine de chercher des remèdes à vos maux, parce que vous ne connaissez pas tout le danger où vous êtes, que votre situation est déplorable et que vos calamités sont grandes ! Si votre santé n’est pas encore entièrement désespérée et si l’on peut apporter quelque remède à vos maux, approchez-vous du médecin, priez-le d’avoir pitié de vous, guérissez vos propres maux, en soulageant ceux des autres, appliquez des remèdes faciles pour fermer des plaies envenimées. Ce médecin charitable vous dira d’une manière engageante, je suis votre salut ; votre foi vous a sauvé, vous êtes guéri ; soyez humain envers ceux qui souffrent.

38. Bien heureux sont les miséricordieux, parce qu’on leur fera miséricorde ; cette béatitude n’est pas des dernières. Heureux celui qui fait réflexion sur le pauvre et sur l’indigent ; le juste donne et prête tout le jour : faisons en sorte que nous recevions cette bénédiction, qu’on nous appelle sages, soyons charitables. Que la nuit même ne suspende pas les effets de notre charité : ne dites point aux pauvres, revenez une autre fois, je vous donnerai demain, qu’il n’y ait point d’intervalle entre vos bonnes résolutions et l’effet ; la charité ne sait ce que c’est que de différer. Faites part de votre pain au pauvre, conduisez à votre maison ceux qui n’ont point de retraite, mais faites-le de bon cœur et avec joie ; la promptitude augmente le bienfait. Ce qu’on donne à contre cœur et avec chagrin dégouté n’est nullement méritoire. Il faut avoir de la gaieté au lieu de pleurer, lorsque nous donnons quelque chose et que nous faisons du bien aux autres.
Si vous ne donnez qu’en murmurant et après avoir longtemps délibéré, que méritez-vous par de tels présents, quelle sera la récompense de ces dons ? Votre lumière brillera dès le matin et vous obtiendrez incontinent la santé : est-il quelqu’un qui n’aime la santé et la lumière ?

39. L’exemple de Jésus-Christ m’invite à faire l’aumône ; Pierre et Paul se partagèrent pour la publication de l’Évangile, mais ils avaient soin en commun des pauvres : on dit à ce jeune homme, que s’il voulait être parfait il fallait qu’il distribuât son bien aux pauvres.
Croirez-vous que la charité n’est que de conseil et qu’elle ne nous est point commandée par une loi expresse ? Je le voudrais, mais les menaces de l’Évangile m’épouvantent ; ces boucs qui seront à la gauche, les reproches insultants qu’on leur fera : ce n’est pas parce qu’ils ont dérobé le bien d’autrui, qu’ils ont profané les Temples, qu’ils ont commis des adultères, ou qu’ils ont fait des actions défendues, c’est parce qu’ils ont négligé Jésus-Christ en négligeant les pauvres.

40. Si vous voulez croire mes conseils, vous qui êtes les serviteurs, les frères, les cohéritiers de Jésus-Christ ; autant que nous le pouvons, visitons-le, nourrissons-le, donnons-lui de quoi se vêtir et de quoi se loger, rendons-lui tous les honneurs que nous pouvons, non seulement en le laissant asseoir à nos tables, comme quelques-uns ont fait ; en répandant sur lui des parfums à l’exemple de Magdeleine, en le mettant dans un sépulcre, comme fit Joseph d’Arimathie, ou lui fournissant les choses nécessaires pour les funérailles comme Nicodème, ou lui présentant de l’or, de l’encens, de la myrrhe à l’exemple des Mages : mais puisqu’il veut que nous soyons charitables, qu’il ne nous demande point de sacrifices et qu’il préfère les aumônes à une infinité de moutons qu’on égorgerait devant ses Autels ; présentons-lui aujourd’hui nos offrandes par les mains de ces malheureux que vous voyez prosternés à terre, afin que quand nous quitterons le monde, ils nous reçoivent dans les tabernacles éternels, par la grâce de Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous le siècles.
Amen.

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