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Saint Jérôme sur le Jeudi Saint I / II

4 mai 2021

Or, le premier jour des azymes, les disciples s’approchèrent de Jésus et Lui dirent : Où voulez-Vous que nous Vous préparions ce qu’il faut pour manger la pâque ? Jésus leur répondit : Allez dans la ville, chez un tel, et dites-lui : Le Maître dit : Mon temps est proche ; Je ferai la pâque chez toi avec Mes disciples.

Les disciples firent ce que Jésus leur avait ordonné, et préparèrent la pâque.

Le soir étant venu, Il Se mit à table avec Ses douze disciples. Et pendant qu’ils mangeaient, Il dit : En vérité, Je vous le dis, l’un de vous Me trahira. Vivement attristés, ils commencèrent chacun à Lui dire : Est-ce moi, Seigneur ?
Il leur répondit : Celui qui met avec Moi la main au plat est celui qui Me trahira. Pour ce qui est du Fils de l’homme, Il S’en va, selon ce qui a été écrit de Lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme sera trahi ! Il aurait mieux valu pour cet homme de n’être jamais né.
Judas, celui qui Le trahit, prenant la parole, Lui dit : Est-ce moi, Maître ? Jésus lui répondit : Tu l’as dit.
Or, pendant qu’ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, et le donna à Ses disciples, en disant : Prenez et mangez ; ceci est Mon corps.
Et, prenant le calice, il rendit grâces, et le leur donna, en disant : Buvez-en tous ; car ceci est Mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés. Or, Je vous le dis, Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où Je le boirai de nouveau avec vous, dans le royaume de Mon Père.
Et, après avoir dit l’hymne, ils allèrent à la montagne des Oliviers. Alors Jésus leur dit : Vous serez tous scandalisés cette nuit à Mon sujet. Car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais, après que Je serai ressuscité, Je vous précéderai en Galilée.
Pierre, prenant la parole, Lui dit : Quand même tous seraient scandalisés à Votre sujet, moi je ne serai jamais scandalisé.
Jésus lui dit : En vérité, Je te le dis, cette nuit même, avant que le coq chante, tu Me renieras trois fois.
Pierre Lui dit : Quand il me faudrait mourir avec Vous, je ne Vous renierai point. Et tous les disciples parlèrent de même.

L’Évangile de Saint MatthieuXXVI.7-58

 

Commentaires sur l’Évangile de Saint Matthieu

Livre quatrième

 

« Or le premier jour des Azymes, les disciples vinrent trouver Jésus, et lui dirent : Où voulez — vous que nous vous préparions ce qu’il faut pour manger la pâque ? » [Mt XXVI.17]. Le premier jour des Azymes est le quatorzième jour du premier mois, le jour où l’agneau est immolé, où la lune est dans son plein, où le levain est jeté dehors. Or, parmi ces disciples qui s’appro­chèrent de Jésus et lui demandèrent : « Où voulez-vous que nous vous préparions ce qu’il faut pour manger la Pâque ? » j’estime que Judas le traître se trouvait aussi.

« Jésus leur répondit : Allez à la ville chez un tel et dites-lui : Le Maître dit : Mon temps est proche, je fais la Pâque chez vous avec mes disciples. » Ibid. 18. Le nouveau testament garde la manière de parler de l’ancien. Nous lisons en effet fréquemment : « Il lui dit, » et « dans ce lieu-ci et celui-là, » expressions que l’hébreu rend par Pheloni et Elmoni, sans que néanmoins on donne le nom des personnes et des lieux. « Et vous y trouverez un tel portant une cruche d’eau, » ces noms sont passés sous silence, pour laisser à tous ceux qui doivent faire la Pâque, une plus grande liberté de célébrer la fête.

« Les disciples firent ce que Jésus leur avait ordonné et préparèrent la Pâque » [Ibid. 19]. Un autre évangéliste, Luc. XXII, écrit qu’ils trouvè­rent une grande chambre toute meublée et nettoyée, et qu’ils y préparèrent la Pâque. Il me semble que ce cénacle représente la loi spirituelle qui sort des étroitesses de la lettre, pour recevoir dignement sur un trône élevé le Sauveur, au témoignage de saint Paul [Philpp. III], qui méprise comme ordures et choses viles, ce qu’il considérait auparavant comme un gain, pour préparer au Seigneur une demeure digne de lui.

« Or le soir étant venu, il se mit à table avec ses douze disciples, » [Ibid. 20]. Judas fait tout pour empêcher qu’on le soupçonne de trahison.

« Et pendant qu’ils mangeaient, il leur dit : Je vous dis en vérité que l’un de vous doit me trahir. » [Ibid. 21]. Le Sauveur qui avait prédit sa passion, prédit encore sa trahison, (offrant ainsi au traître une occasion de se repentir) afin que le traître, comprenant que ses pensées et ses desseins secrets sont connus, se repente de ce qu’il a fait. Et pourtant il ne le désigne pas personnellement, de peur qu’en se voyant découvert, il n’abdique toute pudeur. Il se con­tente de mettre la faute sur tous en général, pour que le coupable fasse pénitence.

« Ils en firent fort attristés, et chacun d’eux commença à lui dire : Est-ce moi, Seigneur ? » [Ibid. 22]. Et certainement les onze apôtres, savaient qu’ils n’avaient jamais nourri de pareils desseins contre le Seigneur. Mais ils croient plus à leur Maître qu’à eux-mêmes ; défiants de leur propre fragilité, pleins de tristesse, ils le questionnent sur un péché dont ils n’ont point conscience.

« Mais il leur répondit : Celui qui met la main au plat avec moi me trahira. » [Ibid. 23]. Admirable patience du Seigneur ! Il avait dit une première fois : « L’un de vous doit me trahir. » Le traître persévère dans son crime ; il le dé­signe plus clairement sans toutefois prononcer son nom. Quand tous les autres s’attristent, retirent leurs mains et cessent de porter les aliments à leur bouche, Judas lui, avec cette audace et cette effronterie qu’il devait montrer en le livrant, met avec son maître la main au plat, pour feindre par cette hardiesse une bonne conscience.

« Mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme sera trahi. » [Ibid. 24]. Repris une pre­mière et une seconde fois, le traître n’abandonne pas ses projets de trahison. La patience du Seigneur alimente sa scélératesse, et il s’amasse un trésor de colère pour le jour de colère. Rom. n. Le châtiment est prédit, pour que l’annonce des supplices qui l’attendent, ramène au bien celui sur qui la simple pudeur a été impuissante. Pour ce qui suit :

« Il était bon pour cet homme qu’il ne fût pas né, » on ne doit pas l’entendre en ce sens qu’il se fut trouvé bien avant d’être né ; car personne ne peut se trouver bien qu’après être né. Mais simplement qu’il vaut beaucoup mieux ne pas vivre, que vivre mal.

« Mais Judas qui l’a trahi, prenant la parole, dit : » [Ibid. 25] Voyant que les autres apôtres pleins de tristesse, et d’une grande tristesse, avaient demandé : « Est-ce moi, Seigneur ? », il craint que son silence ne le fasse soupçonner, et il interroge à son tour, lui que sa conscience accusait, et qui avait hardiment mis la main au plat.

« Est-ce moi, Maître ? Jésus lui répondit : Vous l’avez dit. » Sa question est empreinte de flatterie affectueuse et sent l’incrédulité. Les autres qui ne devaient pas trahir, disent : « Est-ce moi, Seigneur ? » Lui, le traître, n’appelle pas Jésus Seigneur, il l’appelle Maître ; comme si ce devait être une excuse pour lui de lui avoir refusé le titre de Seigneur, et de n’avoir trahi que le Maître. « Jésus lui répondit : Vous l’avez dit. » Il répond au traître de la même façon qu’il répondra plus tard à Pilate.

« Mais pendant qu’ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, et le donna à ses disci­ples en disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps. Et prenant le calice, il rendit grâces, et le leur donna en disant : Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance qui sera répandu pour beaucoup, pour la rémis­sion des péchés » [Ibid. 26 seqq] Après avoir accompli la Pâque figurative, et mangé la chair de l’agneau avec ses apôtres, il prend le pain qui fortifie le cœur de l’homme, et passe au vrai Sa­crement de la Pâque, pour représenter, mais cette fois dans la vérité de son corps et de son sang, le sacrifice figuratif du pain et du vin, que Melchisédech prêtre du Très-Haut avait offert autrefois [Genes XIV]. L’un est le calice du premier mois, et l’autre le calice du second mois, en sorte que celui qui n’aura pu le premier mois manger l’agneau dans la société des saints, mange le second mois le bouc en compagnie des pénitents,

« Or je vous déclare que je ne boirai plus dé­sormais de ce fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où je le boirai nouveau avec vous dans le roy­aume de mon Père. » [Ibid. 19] Il passe du char­nel au spirituel. Cette vigne transplantée d’É­gypte est le peuple d’Israël, auquel le Seigneur dit par la bouche de Jérémie : « Pour moi, je vous ai plantée comme une vigne véritable, comment donc êtes-vous devenue pleine de l’amertume d’un plant bâtard. » [Jerem. II.21] Le prophète Isaïe dans le cantique qu’il chante au bien-aimé, et l’Écriture entière en témoignent en différents endroits. Le Seigneur déclare donc qu’il ne boira plus du tout de cette vigne, sinon dans le royaume de son Père. Le royaume du Père est, je pense, la foi des croyants ; et l’Apôtre confirme cette interprétation lorsqu’il dit : « Le royaume de Dieu est en vous ». [Luc. XVII.21] Ainsi lorsque les Juifs auront reçu le royaume du Père, (notez qu’il dit : du Père, et non de Dieu,) car tout le Père est le nom du Fils, lorsque, dis-je, ils auront cru en Dieu le Père, et que le Père les aura conduits au Fils, alors le Seigneur boira de leur vin, et comme le fit Joseph lorsqu’il régnait en Égypte, il s’enivrera avec ses frères. [Genes. XLIII]

« Et ayant dit le cantique, ils sortirent pour s’en aller sur la montagne des Oliviers. » [Ibid. 38] C’est ce que nous lisons dans un psaume ; « Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré. » [Psalm XXI.30] Suivant cet exemple, quiconque s’est rassasié du pain du Sauveur, et enivré de son calice, peut louer le Seigneur et monter sur la montagne des Oliviers, où se trouvé le repos de la fatigue, la consolation de la douleur, et la claire vue de la véritable lumière.

« Alors Jésus leur dit : vous éprouverez tous cette nuit, du scandale à cause de moi. » [Ibid. 31] Il leur annonce d’avance ce qu’ils doivent éprouver, afin qu’après l’avoir éprouvé, ils ne désespèrent point de leur salut, mais se sauvent en faisant pénitence. Et il ajoute avec insistance : « Vous éprouverez du scandale cette nuit ; » car de même que ceux qui s’enivrent, s’enivrent la nuit ; de même ceux qui éprouvent du scandale, l’éprouvent la nuit et dans les ténèbres, [I Thessal V] Pour nous, disons : « La nuit est passée, et le jour approche. » [Rom. XIII.12]

« Car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées ; mais après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » [Ibid. 32] Ceci est écrit en d’autres termes dans le prophète Zacharie ; et (si je ne me trompe) c’est le prophète lui-même qui dit à Dieu : « Frappez le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées. » [Zach. XIII.7]. Pareillement le psaume soixante-huit, qui est tout entier chanté par le Seigneur, concorde avec cette interprétation : « Parce qu’ils ont per­sécuté celui que vous avez frappé » Le bon pas­teur est frappé, afin de donner sa vie pour ses brebis, afin que des nombreux troupeaux de l’erreur, il n’y ait plus qu’un troupeau et qu’un pasteur. [Jean X] Nous nous sommes étendus plus longuement sur ce verset dans l’opuscule que nous avons écrit sur la meilleure méthode d’interprétation.

« Mais Pierre prenant la parole lui dit : Quand tous les autres se scandaliseraient à votre sujet, moi, je ne me scandaliserai jamais. » [Ibid. 33] Ce n’est pas de la part de l’apôtre Pierre, témérité ou mensonge, mais foi vive et ardent amour pour le Sauveur son maître. Nous en avons parlé plus haut.

« Jésus lui répartit : Je vous dis en vérité que cette même nuit, avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois. » [Ibid. 34] D’un côté, Pierre promettait, entraîné par la vivacité de sa foi ; de l’autre, en sa qualité de Dieu, le Sauveur connaissait l’avenir. Et remarquez que c’est par nuit que Pierre renonce et renonce trois fois ; mais lorsque le coq chante, et que la décroissance des ténèbres annonce l’approche du jour, Pierre réfléchissant pleure amèrement, et lave dans les larmes du repentir les souillures de son renoncement.


 

Œuvres complètes de Saint Jérôme traduites en français et annotées par l’abbé Bareille, Tome dixième, pp. 86-94, Louis Vivès, Libraire-Éditeur, Paris, 1884

 


 

 

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