Histoire, Orthodoxie, Synaxaire

Martyre de sainte Perpétue et de ses compagnons [1er février]

25 novembre 2020

Martyre de sainte Perpétue et de ses compagnons mis à mort en Afrique : quatre jours avant les nones de février.

 

Fêtés le 1 février
Que Dieu me bénisse.

 

Sous Valérien et Gallien eut lieu une persécution, dans laquelle subirent le martyre les saints Saturus, Saturnilus, Revocatus, Perpétue, Félicité, aux nones de février.

 

I. Si les anciennes doctrines de la foi, qui manifestent la gloire de Dieu et réalisent l’édification des hommes, ont été écrites afin que nous nous servions de leur lecture, comme d’une représentation des faits, pour honorer Dieu, pourquoi ne pas rédiger aussi par écrit les exemples récents, puisque les uns et les autres ont leur utilité ? En effet, les actions accomplies de nos jours ne nous donnent-elles pas la même liberté d’en parler, même si celles d’autrefois paraissent plus vénérables ? Ne serait-ce que parce que ces actes, en devenant anciens un jour, seront pareillement indispensables et précieux pour nos descendants. Mais qu’importent ceux qui jugent la puissance unique de l’unique Esprit saint selon les époques; lorsque les exemples les plus récents devraient être jugés les plus efficaces, comme étant ultimes, puisque s’accroît la grâce annoncée pour la fin des temps. « Dans les tout derniers jours, dit en effet le Seigneur, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront; et vos jeunes gens verront des visions et vos vieillards auront des songes. » Et nous, qui acceptons, reconnaissons et honorons prophéties et visions nouvelles, toutes les manifestations de puissance de l’Esprit saint, comme il dirige la sainte Église – à qui il fut envoyé pour répartir toutes ses grâces entre tous selon la part que Dieu a donnée à chacune –, nous devons absolument en rappeler le souvenir ou les faire servir à l’édification, agissant ainsi avec amour pour la gloire de Dieu, et pour que personne ne chancelle ou ne manque de foi, ou ne pense que la grâce et la puissance divines ne sont données qu’aux anciens, qu’il s’agisse de la dignité du martyre ou de celle des révélations; car Dieu accomplit toujours ce qu’il a promis, témoignage pour les incroyants, secours pour les croyants. Et, ce que nous avons entendu, vu et touché de nos mains, nous vous l’annonçons à vous, nos frères et nos enfants, afin que ceux qui étaient présents se ressouviennent de la gloire de Dieu, et que vous qui l’apprenez à présent de vos oreilles, vous soyez en communion avec les saints martyrs, et à travers eux avec notre Seigneur Jésus Christ, à qui appartient la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

II. Dans la ville de Thuburbo Minus furent arrêtés de jeunes catéchumènes, Revocatus et Félicité, compagnons d’esclavage, et Saturnilus et Secundus; avec eux il y avait aussi Vibia Perpetua, qui était de noble naissance, avait grandi dans la richesse et fait un brillant mariage. Elle avait un père, une mère et deux frères, dont l’un était également catéchumène, elle avait aussi un enfant qui tétait encore au sein. Elle avait vingt-deux ans. C’est elle qui, à partir d’ici, a fait elle-même le récit complet de son martyre, comme elle l’a laissé, rédigé à son idée et de sa main : voici ce qu’elle a dit.

III.       Comme nous étions encore sous surveillance, dit-elle, mon père, poussé par son affection pour moi, cherchait par ses paroles à me faire renoncer à la foi que je professais. Et je lui dis : « Mon père, (dis-je,) vois-tu par exemple cet ustensile posé à terre ou tout autre objet de ce genre ? » Et lui me répondit: « Je le vois » Et moi : « Serait-il permis de l’appeler d’un autre nom ? Je ne peux pas davantage m’appeler autrement que je ne suis, c’est-à-dire chrétienne. » Alors mon père, irrité par ce mot, se jeta sur moi et voulut m’arracher les yeux; puis, se contentant de vociférer, il s’en alla vaincu avec ses ruses du diable. Alors, comme il resta absent quelques jours, je rendis grâce au Seigneur et, en l’absence de mon père, je retrouvai la joie. Pendant ces mêmes jours, nous reçûmes le baptême; et l’Esprit saint me prescrivit de ne demander rien d’autre à l’eau du baptême que la force de supporter la souffrance de la chair. Quelques jours après, nous fûmes jetés en prison et je fus frappée de stupeur : car je n’avais jamais vu de pareilles ténèbres. Ô jour terrible et chaleur excessive ! En effet, il y avait là une foule de gens et surtout mille exactions des soldats; et par-dessus tout, je m’affligeais du sort de mon enfant nouveau-né. Alors Tertius et Pomponius, les diacres bénis qui veillaient sur nous, obtinrent, moyennant récompense, qu’on nous fit passer dans un endroit moins pénible de la prison. Alors nous reprîmes haleine et, une fois mené dehors, chacun était libre de vaquer à ses propres occupations; on m’apporta mon enfant et je l’allaitais, car il était déjà à demi mort de soif; j’en  parlais à ma mère, j’exhortais mon frère, je leur confiais mon nouveau-né; je me consumais de chagrin parce que je les voyais s’affliger à cause de mot. Étant restée ainsi pleine de tristesse pendant plusieurs jours, je demandai que mon enfant restât aussi dans la prison avec moi; celui-ci se rétablit et je me sentis soulagée de mon chagrin et de ma peine, et voici que la prison devint pour moi un palais, à tel point que j’aurais choisi d’être là plutôt que partout ailleurs.

IV. Alors mon frère me dit : « Madame ma sœur, tu es désormais digne de grandes grâces, si grandes que tu peux demander des visions, tu pourrais avoir une vision pour qu’il te soit montré si tu vas avoir un sursis ou si tu vas subir la passion. » Et moi qui savais que je conversais avec Dieu, dont je recevais de si grands bienfaits, pleine de confiance, je le lui promis en disant : « Demain je te donnerai la réponse. » Je priai et j’eus cette vision: je vois une échelle d’airain d’une hauteur extraordinaire, dont la hauteur montait jusqu’au ciel; elle était si étroite, que personne ne pouvait y grimper si ce n’est un par un. De chaque côté de l’échelle étaient fichés là toutes sortes d’épées, de lances, de crocs, de coutelas, de javelines, afin que tout homme qui monterait sans prendre garde et sans regarder vers le haut se déchirât les chairs à ces lames. Il y avait au pied même de l’échelle un énorme serpent, qui guettait ceux qui montaient, les frappant d’épouvante pour qu’ils n’aient pas l’audace de monter. Saturus monta. Il s’était livré après coup de lui-même à cause de nous – car notre édification était son œuvre –, mais quand on nous avait arrêtés il était absent. Lorsqu’il fut donc parvenu au sommet de l’échelle, il se retourna et dit : « Perpétue, je t’attends; mais prends garde que ce serpent ne te morde. » Et je lui dis : « Il ne risque pas de me faire de mal, au nom de Jésus Christ ». Et de dessous l’échelle, comme s’il avait peur de moi, il sortit lentement la tête; et, lorsque je voulus monter sur la première marche, je lui foulai la tête. Et je vis là un jardin immense, et, au milieu du jardin, assis, un homme à cheveux blancs, ayant l’aspect d’un pasteur, très grand, qui trayait ses brebis; et autour de lui se tenait une multitude de gens vêtus de blanc. Levant la tête, il me regarda et dit : « Tu es la bienvenue, mon enfant. » Et il m’appela et, du fromage qui provenait de la traite, il m’offrit comme une bouchée; et je la reçus les mains jointes et je mangeai; et tous les assistants dirent : « Amen ». Et au son de ces voix, je me réveillai, mâchant encore quelque chose de délicieux. Aussitôt je racontai le songe à mon frère. Et nous comprîmes que nous devions subir le martyre. Et je commençai dès lors à n’avoir plus aucun espoir en ce monde.

V. Peu de jours après, nous sûmes que nous allions être interrogés. Survint alors mon père venant de la cité, il était consumé d’inquiétude et il monta me voir, cherchant à me faire descendre, en disant : « Ma fille, aie pitié de mes cheveux blancs; aie pitié de ton père, si je mérite d’être appelé ton père : souviens-toi que de ces mains je t’ai amenée jusqu’à cette fleur de l’âge ou l’on te voit, et je t’ai préférée à tes frères; pense à ta mère et à la sœur de ta mère, pense à ton fils qui ne peut te survivre. Laisse là ton orgueil et ne nous fais pas tous mourir de chagrin : aucun de nous ne parlera plus librement, s’il t’arrive quelque chose. » Telles étaient les paroles qu’il me disait, en père mu par l’affection paternelle, et il me baisait les mains, se jetait à mes pieds et, fondant en larmes, il ne m’appelait plus ta fille mais « Madame ». Et moi je souffrais de l’état de mon père, parce que, seul de toute ma famille, il ne se réjouissait pas de ma passion. Je cherchais à le réconforter en disant : « Il arrivera sur cette estrade la volonté du Seigneur; sache en effet que nous ne serons pas en notre pouvoir, mais en celui de Dieu. » Et il me quitta plein de tourment.

VI. Et au jour qui avait été fixé, on vint nous prendre en hâte pour nous interroger. Et lorsque nous fûmes arrivés au forum, le bruit s’en répandit rapidement dans les quartiers voisins et une foule immense accourut. Lorsque nous fûmes montés sur l’estrade, tous les autres, interrogés, confessèrent leur foi. Moi aussi j’allais être interrogée. Et mon père se montra alors avec mon fils et, me tirant vers lui, il me dit : « Sacrifie par pitié pour ton nourrisson. » Et un nommé Hilarianus, le procurateur, qui, en raison du décès du proconsul Minucius Oppianus, avait alors reçu le droit de glaive, me dit : « Épargne les cheveux blancs de ton père, épargne ton enfant en bas âge; sacrifie pour le salut des empereurs. » Et moi, je répondis : « Non, je ne sacrifierai pas. » Et Hilarianus dit : « Tu es chrétienne ? » Et je dis : « Oui, je le suis. » Et comme mon père s’efforçait de me faire renoncer à ma foi, Hilarianus donna l’ordre de l’expulser; en plus, l’un des gardes le frappa de sa verge. Et moi je souffris profondément en ayant pitié de sa vieillesse. Alors le juge nous condamne tous aux bêtes; et nous descendîmes tout joyeux à la prison. Puisque j’allaitais l’enfant et qu’il avait l’habitude de rester avec moi dans la prison, j’envoie le diacre Pomponius trouver mon père pour demander l’enfant. Mais mon père ne le donna pas. Seulement, selon le plan de Dieu, l’enfant dès lors n’eut plus envie de prendre le sein et je n’en eus aucune inflammation : sans doute pour que je ne fusse pas à la fois accablée d’inquiétude pour l’enfant et de douleurs dans les seins.

VII.       Et peu de jours après, comme nous étions tous en train de prier, tout à coup, au beau milieu de ma prière, j’émis une parole et je nommai Dinocrate. Et je demeurai stupéfaite, parce que jamais auparavant il ne m’était venu à la mémoire; j’éprouvai de la douleur en me remémorant sa fin. Mais je compris aussitôt que j’étais digne de présenter une requête pour lui, et je me mis à faire maintes prières en me lamentant devant le Seigneur. Et aussitôt, dans la nuit même, me fut montrée cette vision : je vois Dinocrate sortir d’un lieu plein de ténèbres, où    il y avait encore bien d’autres gens mourant de chaleur et de soif, il avait un vêtement sale et le teint livide; et il gardait encore au visage la blessure qu’il avait en mourant. Ce Dinocrate, mon frère par le sang, était mort de maladie à l’âge de sept ans, le visage rongé par la gangrène, dans des conditions telles que sa mort parut horrible à tout le monde. Je voyais donc une grande distance entre lui et moi, si bien que nous ne pouvions nous approcher l’un de l’autre. En ce   lieu où se trouvait mon frère, il y avait une piscine pleine d’eau, mais elle avait une margelle trop haute pour la taille de l’enfant. Dinocrate s’étirait vers elle en essayant de boire. Moi je me désolais parce que la piscine était pleine d’eau et que l’enfant ne pouvait boire à cause de la hauteur de la margelle. Et je me réveillai et je compris que mon frère était dans la peine; mais j’étais sûre de pouvoir le secourir dans l’intervalle des jours où nous fûmes transférés dans l’autre prison, celle du tribun militaire : elle était proche du camp ou nous allions affronter les bêtes; car on allait célébrer l’anniversaire de César. Puis, comme je priais pour mon frère nuit et jour en me lamentant grandement, je me jugeai digne de me voir accorder sa grâce.

VIII.       Et immédiatement, le soir où nous restâmes dans les fers, me fut montrée cette vision : je vois dans l’endroit où j’avais vu Dinocrate, celui-ci, le corps purifié, bien vêtu, rafraîchi; et là où il y avait une blessure, je vois une cicatrice. La margelle de la piscine s’était abaissée jusqu’à son nombril; l’eau s’en écoulait sans interruption. Et sur la margelle, il y avait une coupe d’or pleine d’eau. Et Dinocrate s’approcha, se mit à boire à la coupe et celle-ci ne désemplissait pas. Et, rassasié, il se mit à jouer, s’amusant comme le font les enfants. Et je me réveillai. Et je compris qu’il avait quitté le lieu des châtiments.

IX. Et peu de jours après, un soldat nommé Pudens, qui était chargé de la prison, commença avec beaucoup de zèle à nous traiter avec honneur et à glorifier Dieu, car il comprenait qu’il y avait en nous une grande force. C’est pourquoi il ne s’opposait pas à ce que beaucoup de gens vinssent nous rendre visite, pour nous permettre de nous réconforter par des consolations mutuelles. Le jour des jeux approcha, et voici que mon père vient me voir, consumé de chagrin, et il se mit à s’arracher la barbe, à la jeter sur le sol et, étendu la face contre terre à se répandre en malédictions, s’en prenant à son âge et disant des paroles si touchantes qu’elles étaient capables d’émouvoir tout l’univers. Pour moi, je me désolais du malheur de sa vieillesse.

 


 
X. La veille du jour où nous devions combattre, j’ai cette vision : le diacre Pomponius, dit-elle, vint à la porte de la prison et frappa avec force. Je sortis et je lui ouvris : il était revêtu et ceint d’un vêtement d’une blancheur éclatante, il portait des sandales de couleurs variées. Et il me dit : « Je t’attends, viens. » Et il me prit les mains et nous nous avançâmes par des chemins raboteux et tortueux. Et à peine étions-nous arrivés à l’amphithéâtre qu’il me mena en son milieu et me dit : « Ne crains rien : Je reste ici avec toi, je souffre avec toi. » Et il s’en alla. Et voici que j’aperçois une foule immense les yeux fixés sur le spectacle, intensément; et comme je savais que j’avais été condamnée aux bêtes je m’étonnais qu’on ne les lâchât pas sur moi. Et vint à ma rencontre un Égyptien de hideuse apparence accompagné de ses aides, prêt à se battre contre moi. Et vient aussi vers moi un jeune homme de très belle apparence rayonnant de beauté, et avec lui d’autres jeunes gens dans la fleur de l’âge, mes serviteurs et mes partisans. On me dépouilla de mes vêtements et je devins homme; et mes aides se mirent à m’oindre d’huile, comme c’est l’usage dans un concours de lune; et en face je vois cet Egyptien se rouler dans la poussière. Puis sortit un homme d’une taille extraordinaire, dépassant le sommet de l’amphithéâtre, le vêtement noué à la ceinture portant de la pourpre non seulement tombant des deux épaules, mais aussi au milieu de la poitrine; il avait aussi des sandales de couleurs variées, faites d’or et d’argent; il portait une verge comme un arbitre ou un maître de gladiateurs; il portait aussi des rameaux verts sur lesquels il y avait des pommes d’or. Et il réclama le silence et dit :

« Si l’Égyptien que voici remporte la victoire sur cette femme, il la tuera par le glaive; si c’est elle qui remporte la victoire sur lui, elle recevra ce rameau. » Et il s’en alla. Nous nous approchâmes l’un de l’autre et nous commençâmes à lutter au pancrace; lui voulait me saisir les pieds, moi je lui frappais le visage à coups de talons. Et voici que je m’élevai en l’air et je me mis à le frapper pour ainsi dire sans toucher le sol. Voyant que je n’en venais pas encore à bout, je joignis les mains et, entrecroisant les doigts, je lui saisis la tête, je le jetai face contre terre et je posai le pied sur sa tête. Et toute la foule se mit à pousser des clameurs, et mes partisans rayonnaient de fierté. Et je m’approchai de l’arbitre et je reçus le rameau. Il m’embrassa et me dit : « La paix soit avec toi, ma fille. » Et aussitôt je m’avançai dans la gloire vers la porte que l’on appelle Porte de Vie. Et je me réveillai. Et je me rendis compte que ce n’était pas contre des bêtes mais contre le diable que j’allais combattre, et je compris que je le vaincrai. Voilà ce que j’ai écrit jusqu’à la veille des jeux. Ce qui se passera dans l’amphithéâtre, le décrive qui voudra.

XI. Mais le bienheureux Saturus a lui aussi rédigé sa vision de sa propre main et il l’a fait connaître en ces termes. Nous nous trouvions déjà, dit-il, comme si nous avions subi le martyre et abandonné la chair; nous fûmes alors emportés vers l’orient par quatre anges, et leurs mains ne nous touchaient pas. Nous avancions vers les régions supérieures, non pas couchés sur le dos, mais comme si nous étions portés le long d’une pente douce. Et quand nous eûmes quitté le premier monde, nous vîmes une lumière resplendissante: et je dis à Perpétue – elle était en effet près de moi : « Voilà ce que notre Seigneur nous a promis : nous avons obtenu leffet de sa promesse. » Comme nous étions soutenus en l’air par les quatre anges, apparut une vaste étendue qui ressemblait à un jardin, avec des rosiers et toutes sortes de fleurs. La hauteur des arbres atteignait la taille des cyprès, et les arbres laissaient sans cesse tomber leurs feuilles. Dans ce même jardin, nous étions en compagnie des quatre anges, plus magnifiques les uns que les autres, par qui nous étions portés; nous étions saisis d’effroi et d’admiration lorsqu’ils nous déposèrent et nous accueillirent. Et prenant un chemin, nous parcourûmes le parc à pied: Là nous trouvâmes Jucundus, Saturus et Artaxius qui avalent été suspendus vivants lors de la même persécution; nous vîmes aussi Quintus, le martyr qui était mort en prison. Nous leur demandions où donc se trouvaient les autres. Et les anges nous dirent : « Venez d’abord entrez saluer le Seigneur. »

XII.       Et nous arrivâmes près de cet endroit dont les murs paraissaient construits de lumière; et devant la porte de cet endroit, après être entrés, les quatre anges nous revêtirent de robes blanches. Et nous entrâmes et nous entendîmes un chœur qui chantait à l’unisson: « Saint, saint, saint, » sans fin. Et nous vîmes assis au milieu de cet endroit quelqu’un qui avait l’apparence d’un homme à tête blanche : ses cheveux étaient pareils à la neige, et son visage était celui d’un jeune homme, mais ses pieds ne nous étaient pas visibles. Quatre vieillards se tenaient à sa droite et quatre autres à sa gauche, et, derrière ces quatre, d’autres vieillards en grand nombre. Comme nous étions entrés pleins d’admiration et que nous  nous  tenions  debout devant le trône, les quatre anges nous soulevèrent et nous embrassâmes l’homme et il nous caressa le visage de la main. Les autres vieillards nous dirent : « Levons-nous et prions. » Et après que nous nous fûmes donné la paix, les vieillards nous renvoyèrent en disant : « Allez et réjouissez-vous. » Et je dis : « Perpétue, tu as ce que tu voulais. » Et elle dit : « Grâce soit rendue à Dieu de ce que, joyeuse comme je l’étais dans la chair, je me réjouisse encore davantage à présent. »

XIII.     Nous sortîmes et nous vîmes devant les portes l’évêque Optat et le prêtre Aspasius, du côté gauche, séparés et pleins de tristesse. Et tombant à nos pieds, ils nous dirent : « Accordez-nous une réconciliation mutuelle, puisque vous êtes partis et nous avez laissés ainsi. » Et nous leur dîmes : « N’êtes-vous pas, toi notre père et toi notre prêtre ? Pourquoi vous êtes-vous jetés ainsi à nos pieds ? » Et nous fûmes émus et nous les embrassâmes. Et Perpétue se mit à s’entretenir en grec avec eux et nous nous retirâmes en leur compagnie dans le jardin, sous le rosier. Et comme nous bavardions ensemble, les quatre anges leur répliquèrent : « Laissez-les se reposer et s’il y a quelque désaccord entre vous, pardonnez-vous réciproquement. » Et ils les réprimandèrent et dirent à Optat : « Corrige ton peuple; car les gens se rassemblent devant toi comme s’ils revenaient des courses, en se querellant à leur sujet. » Et nous avions l’impression qu’ils voulaient fermer le portail. Et nous commençâmes à reconnaître en ce lieu beaucoup de nos frères, mais tous des martyrs. Nous nous nourrissions tous d’un parfum inexprimable, dont nous n’étions pas rassasiés. Et aussitôt, plein de joie, je me réveillai.

XIV.     Telles sont les visions les plus éclatantes des martyrs Saturus et Perpétue, visions qu’ils ont eux-mêmes rédigées. Quant à Secundus, Dieu lui fit quitter le monde plus rapidement; c’est en prison en effet qu’il fut jugé digne d’être appelé, avec la grâce qu’il gagna totalement de ne pas combattre les bêtes. Si ce n’est que ce ne fut pas son âme, mais sa chair que le glaive transperça.

XV. Mais à Félicité aussi la grâce de Dieu fut accordée de la façon suivante. En effet, comme elle avait été arrêtée étant enceinte de huit mois, elle se désolait profondément – parce qu’il est interdit de présenter aux bêtes ou de châtier une femme enceinte – car elle craignait de répandre plus tard son sang innocent : mêlée indistinctement à des impies. Mais ses compagnons de martyre eux aussi étaient pleins de chagrin, se refusant à abandonner celle qui leur prêtait si bien son concours, en somme leur compagne de route sur le chemin qui menait à leur commune espérance. Deux jours avant le martyre, unissant leur cœur en une même plainte, ils adressèrent une prière au Seigneur. Et immédiatement après la prière, les douleurs l’oppressèrent, violentes comme elles pouvaient l’être naturellement au huitième mois. Et elle peinait et souffrait pendant cet accouchement; un des assistants qui étaient de surveillance lui dit : « Si tu souffres tellement maintenant, que vas-tu faire une fois jetée aux bêtes, ces bêtes que tu as méprisées, lorsque tu as méprisé le sacrifice et refusé de sacrifier ? » Et elle répliqua : « Maintenant c’est moi qui souffre ce que je souffre; mais là-bas il va y avoir quelquun d’autre qui souffrira pour moi : il sera en moi pour souffrir, parce que moi je souffre pour lui. » Elle mit au monde une petite fille qu’une des sœurs recueillit et éleva comme sa propre enfant.

XVI.     Malgré notre indignité, l’Esprit saint nous a confié le soin de décrire le déroulement des événements qui accompagnèrent les jeux; toutefois, obéissant pour ainsi dire à la recommandation de la bienheureuse Perpétue et même à son ordre, nous remplissons la mission qui nous a été prescrite. Comme ils avaient passé plusieurs jours dans la prison, en leur présence, la sublime et vraiment virile Perpétue, au tribun qui les traitait trop durement – car des gens lui avaient soutenu cette sottise, qu’il fallait craindre qu’ils ne s’évadassent de la prison par des incantations magiques – répondit en face par ces mots : « Pourquoi ne nous permets-tu aucun réconfort, à nous qui sommes destinés à périr sous le nom de nobles condamnés de César ? Est-ce qu’il ne va pas de ta réputation que nous soyons présentes bien gras ? » À ces mots, le tribun frémit et perdit contenance et il donna l’ordre de les traiter plus humainement : alors son frère et quelques autres purent les visiter et avoir le réconfort de leur compagnie. Alors le préposé à la prison reçut la foi.

XVII.    Mais aussi, la veille des jeux, comme ils prenaient ce dernier repas, que l’on appelle « libre », et qu’ils qualifiaient, autant qu’ils le pouvaient, non pas de repas libre mais d’agapes, hardiment ils lançaient leurs paroles à la foule qui se trouvait là, les menaçant fort hardiment du jugement de Dieu, témoignant publiquement de la béatitude que leur valait leur passion, se moquant de la curiosité de ceux qui accouraient pour les voir. Saturus disait : « La journée de demain ne vous suffit-elle pas ? Quel plaisir prenez-vous à voir ceux que vous détestez ? aujourd’hui amis, demain ennemis. Au moins notez soigneusement nos visages, pour nous reconnaître au grand jour. » Ainsi tous quittaient cet endroit remplis d’étonnement; et parmi ces gens la plupart se mirent à croire.

XVIII.  Voici que se leva le jour brillant de leur victoire, et ils quittèrent la prison pour se rendre à l’amphithéâtre, comme s’ils alliaient au ciel, joyeux et le visage radieux; s’ils frémissaient, c’était de joie et non de peur. Perpétue marchait à leur suite, s’avançant calmement, comme une matrone unie au Christ, les yeux pleins de vivacité; par son regard, elle forçait tout le monde à baisser les yeux. Félicité allait de même, se réjouissant d’avoir accouché en bonne santé pour pouvoir combattre les bêtes passant d’un bain de sang à un bain de sang, de la sage-femme au combat de gladiateurs, prête à se laver après son accouchement par un second baptême, autrement dit par son propre sang. Lorsqu’ils approchèrent de l’amphithéâtre, on voulait les forcer à revêtir des costumes, les hommes celui des prêtres de Kronos, les femmes celui des prêtresses de Déméter; mais la très noble Perpétue tint tête hardiment jusqu’au au bout. Elle disait en effet : « Si nous en sommes arrivés là de notre propre gré, c’est pour que nous liberté ne se laisse pas vaincre; nous avons livre notre vie pour ne pas accomplir d’acte de ce genre; c’est ce dont nous sommes contenus avec vous. » L’injustice reconnut la justice; à la suite de cela le tribun ordonna qu’ils soient introduits vêtus comme ils l’étaient. Et Perpétue chantait un hymne, écrasant déjà la tête de l’Égyptien. Revocatus, Saturnilus et Saturus s’adressaient à la foule des spectateurs. Et une fois arrivés devant Hilarianus par gestes et par signes de tête, ils lui dirent : « Pour nous c’est toi le juge, mais pour toi c’est Dieu. » Cette attitude exaspéra la foule qui cria de les fouetter, mais les saints se réjouirent parce qu’ils supportaient aussi une part de la passion du Seigneur.

XIX.     Mais celui qui a dit : « Demandez et vous recevrez » accorda à leurs demandes la sorte de gloire que chacun avait souhaitée. Si en effet, en bavardant entre eux, ils venaient à parler de leur vœu de martyre, Saturnilus disait qu’il voulait être exposé à toutes les bêtes, pour remporter vraiment la couronne la plus glorieuse. Aussi, au début du spectacle, lui et Revocatus subirent l’assaut d’un léopard; mais plus tard, sur le ponton, il fut aussi déchiré par un ours. Quant à Saturus, il n’avait aucune bête en horreur comme l’ours et il désirait ardemment finir ses jours par une seule morsure de léopard. Si bien que lorsqu’il fut présenté à un sanglier, il fut seulement traîné, attaché par une corde; mais le chasseur qui l’avait lié au sanglier fut gravement blessé par la bête, de sorte qu’il mourut après le jour des jeux. Et lorsqu’il fut attaché et exposé à une ourse, il resta encore indemne; en effet l’ourse ne voulut pas sortir de sa cage.
 

 
XX. Pour les bienheureuses jeunes femmes ce fut une génisse des plus sauvages que le démon leur prépara, faisant correspondre leur sexe féminin â celui de la bête. Ainsi donc, on les présenta nues et enveloppées de filets : la foule s’en détourna, en voyant la délicatesse de l’une des jeunes femmes et, chez l’autre, le lait tombant goutte à goutte de ses seins, comme chez une nouvelle accouchée. On les emmena et on les revêtit cette fois de tuniques ceinturées; puis lorsqu’elles furent revenues, Perpétue, la première fut frappée par les cornes et elle tomba sur les reins. Et en s’asseyant, elle ramena sa tunique de son côté et en couvrit sa cuisse se souciant plus de sa pudeur que de sa douleur; (prise de pudeur, sans nul souci de la souffrance). Elle chercha une épingle et resserra ce qui était déchiré; et elle rattacha ses cheveux sur sa tête; car il ne convenait pas à la martyre d’être vue les cheveux épars, pour ne pas avoir l’air de mener le deuil au moment de sa gloire. … et elle lui prit la main et la releva. Et elles se tinrent debout ensemble. Et la cruauté de la foule fut vaincue et on les ramena à la Porte de Vie. Là, Perpétue fut soutenue par un catéchumène du nom de Rusticus, qui s’était placé à ses côtés, et, s’éveillant comme au sortir du sommeil – tant elle avait été ravie en esprit, étant plongée dans l’extase – et regardant autour d’elle, à la stupeur générale, elle dit : « Quand nous expose-ton â cette fameuse génisse ? » Et quand elle eut entendu qu’on l’avait déjà lâchée sur elle, elle ne le crut pas avant d’avoir vu des traces de violence sur sa propre personne. Puis, ayant appelé son frère et ce même catéchumène, elle les exhortait à rester fermes dans la foi, à s’aimer les uns les autres et à ne pas être scandalisés par ces souffrances, quelles qu’elles fussent.

XXI.     Et à une autre porte, Saturus s’entretenait avec le soldat Pudens en ces termes : « En somme », dit-il, « selon ma prédiction et comme je te l’ai dit auparavant, aucune bête fauve ne m’a touché jusqu’à présent. Regarde maintenant, afin de croire de tout ton cœur; je m’avance et   je vais être achevé d’une seule morsure de léopard » Et aussitôt à la fin du spectacle, un léopard fut lâché sur lui et en une seule morsure il fut inondé de ce sang qui était saint; un tel flot de sang ruissela qu’il pouvait compter comme témoignage du second baptême; de même la foule l’interpellait à grands cris en disant : « Tu as pris un bon bain, tu as pris un bon bain. » Et certes il était propre celui qui s’était baigné de cette façon. Alors il dit au soldat Pudens : « Adieu souviens-toi de la foi et de moi; et que de tels événements t’affermissent au lieu de te troubler. » Et il lui demanda l’anneau de son doigt, le trempa dans son propre sang et le lui donna en bienheureux héritage, lui laissant ainsi un souvenir et un gage d’un sang si saint. Puis finalement, respirant encore un peu, il fut emmené avec les autres à l’endroit habituel. Pour l’égorgement, la foule demanda qu’on les menât au milieu de l’arène afin de voir le glaive pénétrer les corps des saints. Et les bienheureux martyrs du Christ se levèrent d’eux-mêmes ; ils rugissaient d’avoir trop peu de martyrs pour la mort bienheureuse qui était la leur. Et après s’être rendus là où la foule le voulait, ils s’embrassèrent d’abord les uns les autres, afin d’achever le mystère par les rites propres à la foi. Ensuite ils supportèrent avec joie le supplice du glaive. Particulièrement Saturus le premier monté à l’échelle, car il avait dit aussi attendre Perpétue. Quant à Perpétue, pour qu’elle aussi goûtât un peu aux souffrances, elle reçut un coup sur les os et jeta un cri, et saisissant la main hésitante du gladiateur inexpérimenté, elle le guida vers l’attache de son cou. Peut-être qu’une femme d’une telle valeur, redoutée de l’esprit, n’aurait- elle être tuée sans sa volonté. Ô si courageux et si bienheureux martyrs, soldats d’élite, appelés à la gloire du Seigneur Jésus Christ. Comment vous glorifier ou célébrer votre béatitude, très nobles soldats ? Autant que les anciennes écritures, il est utile de lire pour l’édification de l’Église la conduite toute vertueuse des bienheureux martyrs, par l’intermédiaire desquels nous faisons monter un chant de gloire vers le Père des siècles, en même temps que vers son fils unique, notre Seigneur Jésus Christ, avec le saint Esprit, à qui est la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen.
 

 

Version électronique [pdf] disponible sur le site des Vrais chrétiens orthodoxes
Publiée ici avec l’aimable autorisation de l’archimandrite Cassien

 

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