Orthodoxie, Saints de l'Occident

HOMÉLIE PRONONCÉE APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE

24 avril 2020

par saint Jean Chrysostome

Œuvres complètes / Tome III, p. 443-447 / Traduit par M. MALVOISIN

 

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Nous avons publié une autre homélie sur un tremblement de terre, qui est la sixième sur Lazare, tome IIe, dans l’avertissement de laquelle nous avons prouvé par plusieurs témoignages, tant de Chrysostome que d’autres autorités, qu’Antioche fut ébranlée par de fréquents tremblements de terre, surtout à l’époque de Chrysostome. — Celui dont il est ici question arriva tandis que Chrysostome était malade au lit; mais, dans son ardent désir d’instruire le peuple, qu’il voyait attristé par l’approche du fléau, il ne sentit plus son mal, et vola vers son troupeau : c’est à quoi il fait allusion dans ces paroles : L’enseignement de la parole divine a changé en bonne santé ma maladie. Ce discours fut prononcé hors de la ville, dans une des églises que fréquentait la piété du peuple d’Antioche; c’est ce que nous apprennent plusieurs passages du discours, dans lesquels Chrysostome loue le peuple d’avoir entrepris, pour entendre la parole de Dieu, un voyage fatigant et pénible. — Nous voyons également par un passage que Chrysostome avait déjà prononcé un discours la veille à l’occasion de ce tremblement de terre.
Amour de Chrysostome pour son troupeau; piété des habitants d’Antioche; fruit à retirer des calamités. — Combien les fidèles sont devenus meilleurs par la pénitence que le tremblement de terre leur a fait faire; la colère de Dieu est maintenant apaisée. Les vices des riches avaient causé le fléau, les prières des pauvres ont sauvé la ville.

 


 

Si la maladie m’a empêché de célébrer avec vous cette fête spirituelle, la fatigue du voyage à faire ne vous a pas découragés. Et si cette fatigue ne vous a permis d’arriver ici que tout baignés de, sueur, l’enseignement de la parole divine a, tout à la fois, changé en bonne santé ma maladie, et apporté par le chant des psaumes un soulagement à vos forces épuisées. C’est pourquoi je n’ai point, quoique malade, tenu ma langue silencieuse; et vous, quoique fatigués, vous ne vous êtes pas exemptés de m’entendre; mais en même temps que la parole a retenti, les fatigues ont cessé, en même temps que l’enseignement a commencé, l’épuisement a disparu. La maladie et la fatigue n’affligent que le corps, au lieu que l’enseignement est le noble produit et le remède de l’âme. Or, autant l’âme l’emporte sur le corps, autant les œuvres de la première sont les plus précieuses. C’est pourquoi, malgré la maladie et bien d’autres empêchements, je n’ai point cessé de vous porter dans mon cœur, et je n’aurai pas été privé, même aujourd’hui, de ma part à cette belle fête.

Bamberger Apokalypse – Staatsbibliothek Bamberg Msc.Bibl.140 / Reichenau, circa 1010

 

Il n’y a encore qu’un instant, j’étais cloué sur mon lit, mais Dieu n’a pas permis que je mourusse entièrement de faim. Car de même que vous avez faim d’écouter, j’ai, moi aussi, faim de parler. C’est ainsi que souvent une mère malade aimerait mieux sentir ses mamelles tourmentées par son enfant, que de voir son enfant souffrir de la faim, : je consens, moi aussi, que mon corps s’épuise pour vous. Et qui ne donnerait avec joie jusqu’à son sang pour vous, pour vous dont la piété est si (445) ardente, pour vous qui brûlez d’un tel désir d’écouter la parole divine, pour vous enfin qui, en un instant si court, venez de montrer de tels sentiments de pénitence? Vous ne connaissez ni jour ni nuit : vous faites de l’un et de l’autre le jour, sans même changer d’air, mais vous éclairant la nuit pour en passer toute la durée à veiller; les nuits sont pour vous sans sommeil; la tyrannie du sommeil, vous en avez secoué le joug, car votre amour pour Jésus-Christ a vaincu en vous l’imperfection de la nature. Vous avez affranchi vos corps de la condition humaine en imitant les puissances célestes : vous les imitez à tous les yeux par vos veilles, par votre jeûne prolongé, par un si pénible voyage qui est une fatigue quant à la nature et un repos quant à l’intention. Voilà quel est le fruit de vos craintes, voilà le profit que vous tirez de ce tremblement de terre, profit qu’on ne dépense jamais, profit qui met les pauvres plus à l’aise et qui enrichit encore les riches : il ne connaît ni riches, ni pauvres. Le tremblement de terre arrive, et voilà qu’il enlève l’inégalité des conditions humaines. Où sont maintenant les riches vêtus de soie ? Où est leur or? Tout cela a disparu, plus facilement détruit qu’une toile d’araignée; tout cela s’est trouvé plus fugace que les fleurs printanières. Mais puisque je vois votre esprit bien préparé, je veux vous servir une table plus somptueuse. Je vois que votre corps est fatigué, mais que votre âme est vive de jeunesse. Les sources de vos sueurs sont en grand nombre, mais elles servent à laver votre conscience. Et si des athlètes vont jusqu’à se couvrir de sang pour des feuilles de laurier qu’on donne aujourd’hui et qui demain seront flétries, combien plus vous autres, qui êtes entrés dans la carrière des bonnes œuvres, devez-vous ne céder à aucune des fatigues que vous avez à subir pour la vertu et ne point vous laisser amollir.

Votre auditoire est ma couronne, et un seul qui m’écoute parmi vous vaut pour moi la ville entière. Il en est qui ont couronné leurs coupes, d’antres qui ont réuni des convives à des festins de Satan, d’autres qui ont préparé une table somptueuse ; mais vous, vous avez accompli une longue veille, vous avez purifié la ville entière par la sainte trace de vos pieds en traversant la place publique, et vous avez sanctifié l’air. Oui, l’air aussi est sanctifié par le chant des psaumes, comme vous avez entendu aujourd’hui que Dieu le dit à Moïse : Car le lieu où tu es est une terre sainte. (Exod. III, 5.) Vous avez sanctifié le sol, la place publique, vous avez fait pour nous de la ville une église, Et comme un torrent qui passe et qui, emporté par l’abondance de Son courant, renverse toutes choses, ainsi ce torrent spirituel, ce fleuve de Dieu, qui réjouit la cité de Dieu (Psaumes XLV, 5, et LXIV,10), s’est grossi jusqu’à ses bords et a purifié le bourbier de l’impiété. Il n’y a plus d’impudique, ou si quelqu’un l’est encore, il est en voie de se transformer. L’homme entend les accents divins, et son esprit est ramené à la mesure, les chants sacrés pénètrent en lui, et son impiété disparaît, ses passions d’avarice prennent la fuite. Si elles ne fuient pas, du moins elles imitent les bêtes sauvages qui se réfugient l’hiver dans des tanières. Ainsi se cache l’esprit déréglé semblables aux serpents qui; lorsque le froid vient engourdir leur corps, s’enfoncent dans la terre, ainsi ces passions viles et ignobles s’engloutissent comme dans un abîme. C’est qu’en effet, ceux-là même qui les traînent avec eux en rougissent, car ils les traînent encore avec eux, mais elles sont mortifiées. Vos chants sacrés deviennent pour eux la saison d’hiver. La sainte mélodie entre dans l’oreille de l’avare, et si elle ne chasse point hors de lui la passion, du moins elle la mortifie; elle entre dans l’oreille de l’impudique et de l’orgueilleux, et si elle ne tue pas l’impudicité et l’orgueil, du moins elle les enfouit. Or c’est déjà un grand point que le vice n’ait pas sa franchise. Je vous disais hier aussi qu’il y avait un grand fruit à retirer des tremblements de terre.

Vous avez vu la miséricorde du Seigneur ébranlant la ville et affermissant votre âme, secouant les fondements de vos maisons et consolidant vos pensées, rendant la cité chancelante et fortifiant vos cœurs. Réfléchissez à cette miséricorde : il vous a secoués un instant et il vous a affermis pour jamais; le tremblement de terre a duré deux jours, puisse votre piété ne jamais cesser ! vous avez été affligés pendant peu de temps, mais c’est pour toujours que vous avez été enracinés. Car je sais bien que votre piété a pris racine dans la crainte de Dieu, et quoique le calme soit revenu, le fruit reste. Il n’y a plus ni ronces qui étouffent le bon grain, ni pluie torrentielle qui l’inonde ; la crainte a merveilleusement travaillé le sol de votre âme, et elle a secondé mes paroles. Je me tais, et les fondements de vos maisons élèvent la voix; je (446) garde le silence, et ces secousses vous crient d’une manière plus éclatante que le son de la trompette : Le Seigneur est miséricordieux et compatissant, il est plein de longanimité et de pitié. (Psaume CII, 8, 9.) Si je suis venu, continue-t-il, ce n’est pas pour vous écraser, mais pour vous donner de l’énergie. Oui, ce tremblement de terre emprunte une voix pour vous dire : je vous ai épouvantés, non pour vous affliger, mais afin de vous rendre plus diligents. Faites une grande attention à ce que je vais vous dire : comme la parole n’avait plus assez de force, le châtiment a élevé la voix; l’enseignement se fatiguait à la tâche, la crainte est arrivée à son aide. Je suis venu vous entretenir un moment et je fais ce qui dépend de moi : après vous avoir vigoureusement étreints je vous remettrai à la parole, afin que la parole ne s’épuise pas en pure perte. Comme je trouve des pierres et des ronces, je commence par en purger le terrain, afin que la parole jette ensuite la semence à pleines mains.

Bamberger Apokalypse – Staatsbibliothek Bamberg Msc.Bibl.140 / Reichenau, circa 1010

 

Quel dommage avez-vous éprouvé de cette affliction momentanée? D’hommes que vous étiez, vous êtes devenus des anges; vous avez passé au ciel, sinon quant au séjour, du moins quant à l’état de vos âmes. Et ceci n’est pas une flatterie : les faits m’en sont témoins. Qu’avez-vous négligé en effet sous le rapport de la pénitence? Vous avez banni l’envie, expulsé les passions viles, implanté en vous, la vertu; vous avez persévéré la nuit tout entière dans de saintes veilles, et dans les sentiments d’une grande charité ainsi que d’un zèle ardent. Nul ne songe plus à ses affaires d’argent, nul ne tient plus le langage de l’avarice; non-seulement vos mains sont pures de péchés, mais encore votre langue est affranchie de la licence et de l’injure; nul n’outrage plus son prochain, nul ne va prendre place à des banquets de Satan; les maisons sont pures, la place publique est lavée de toute souillure; le soir nous gagne, et nulle part des chœurs de jeunes gens ne font entendre de chants théâtraux. Il y a, il est vrai, des chœurs, mais dont les chants ne sont pas ceux de l’impureté: ce sont de vertueux cantiques; on peut entendre, sur la place publique, les hymnes retentir; les fidèles qui sont restés chez eux chantent, les uns des psaumes, les autres des hymnes; la nuit arrive, et tout le monde se réunit à l’église, ce port qui n’est point battu des flots, cet océan qui ne connaît point de tempêtes. Je croyais, moi, qu’après un ou deux jours, la veille aurait brisé vos corps, et voici que plus elle se prolonge, plus aussi votre ferveur augmente. Ceux qui vous chantaient des psaumes se sont fatigués, et vous, vous êtes toujours dispos; ils ont manqué de force, et vous, vous avez acquis une énergie nouvelle.

Où sont les riches? dites-moi : qu’ils apprennent des pauvres la divine sagesse ! Les riches dorment, mais les pauvres, sur la terre nue, ne dorment point: ils fléchissent les genoux, comme Paul et Silas. (Act. des Ap. XVI.) Eux aussi chantaient des psaumes, et ils ébranlèrent la prison: vous, vous chantez des psaumes comme eux, et vous avez raffermi la ville ébranlée. Les résultats sont opposés, mais ils tournent l’in et l’autre à la gloire de Dieu. Les apôtres firent trembler la prison afin d’ébranler l’âme des infidèles, de délivrer le geôlier, et de proclamer la parole de Dieu; vous, vous avez raffermi la ville, afin d’apaiser la colère de Dieu; les deux buts ont été atteints d’une manière différente. Toutefois, je me réjouis, non pas de ce que la ville s’est, raffermie, ruais de ce qu’elle le doit à vos prières, et de ce que vos chants sacrés en sont devenus les fondements. La colère venait d’en-haut : votre voix est venue d’en bas; et le torrent de colère qui tombait du ciel a été arrêté par cette voix qui s’élevait de la terre. Les cieux s’étaient ouverts, notre sentence en était descendue: le glaive était aiguisé: la ville allait joncher le sol; la colère semblait impossible à conjurer. Nous n’eûmes besoin d’autre chose que de la pénitence, des larmes et des gémissements, et tout s’apaisa: Dieu avait prononcé, mais nous avons calmé sa colère. Ce n’est donc pas à tort qu’on vous appellerait les protecteurs et les sauveurs de cette ville. Où sont-ils, les magistrats? où sont-ils, ces grands protecteurs officiels? C’est véritablement vous qui êtes les tours, les murailles, la sûreté de la ville. Car pour eux, par leur iniquité, ils ont miné la ville, et vous, par, votre vertu, vous l’avez consolidée. Si vous demandez à quelqu’un d’où vient que la ville a été ainsi ébranlée, quand même on ne vous répondrait pas, il reste bien avéré que cela vient des péchés, de l’avarice, des injustices, des prévarications, de l’orgueil, de la sensualité, du mensonge. Et de la part de qui? de la part des riches. Et si ensuite on vient demander ce qui fait que la ville s’est raffermie, il est (447) bien avéré que c’est le chant des psaumes, que ce sont les prières, que ce sont les veillés. Et de qui? des pauvres. Ce qui a ébranlé la ville est le fait des premiers; ce qui l’a raffermie est votre fait: de sorte que c’est vous qui en êtes devenus les protecteurs et les sauveurs.

Mais terminons ici notre discours pour continuer nos veilles et le chant de nos psaumes, en renvoyant la gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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