Arsenie Boca, La voie du Royaume, Orthodoxie

La confession d’un Saint

23 décembre 2019

LA VOIE DU ROYAUME

père Arsenie Boca (†1989)

Cărarea împărăției, Editura Sfintei Episcopii Ortodoxe Române a Aradului, Deva, 2006

Saint Éphrem le Syrien, avec un grand talent littéraire, racontait aux moines comment il est arrivé à la connaissance de Dieu à travers un grand danger :

L’église en bois saint Jean Baptiste, village de Românești

L’église en bois saint Jean Baptiste, village de Românești, département de Timiș

Tant que je me suis trouvé mêlé aux hommes du siècle, l’ennemi, abusant de ma jeunesse, était presque parvenu à me persuader que tout dans la vie était livré aux caprices du hasard; je me trouvai alors à peu près semblable au navire privé de son gouvernail, de son pilote, et qui, dans cet état d’abandon, recule, n’avance pas, est sur le point de s’engloutir, à moins qu’un ange ou un homme ne l’arrache à ce péril. Ce bonheur a été le mien, lorsque, ballotté au milieu d’un monde orageux, je ne soupçonnais même pas les nombreux écueils dont j’étais environné. Voici ce qu’opéra en ma faveur la divine Bonté.
Tandis que je parcourais les régions centrales de la Mésopotamie, elle me fit rencontrer un berger qui me demanda de quel côté je me dirigeais; lorsque j’eus satisfait à sa question, il repartit : «Si vous voulez me croire, jeune homme, demeurez ici avec nous; voyez, le jour touche déjà à son déclin.» Je me rendis à une invitation si bienveillante. Au milieu de la nuit, des loups attaquent le troupeau et dispersent les brebis, tandis que le berger était enseveli dans le sommeil où l’ivresse l’avait plongé. Les maîtres surviennent, me saisissent comme si j’étais aussi coupable et me traînent avec eux pour me faire condamner. Arrivé devant le juge, je présente ma justification, et je raconte exactement comment les faits s’étaient passés. En même temps on amène un homme qu’on disait avoir été surpris en adultère; la femme était parvenue à s’évader. Le juge différa la décision et ordonna que cet homme fût conduit dans la même prison que moi; là, nous trouvâmes un paysan qui avait été incarcéré sous la prévention d’homicide. Cependant mon compagnon n’était pas un adultère, le paysan n’était pas un meurtrier, ni moi un voleur de troupeaux. A côté, dans une prison voisine, étaient gardés le cadavre de l’homme que le paysan était accusé d’avoir frappé de mort, le berger qui s’était porté mon accusateur, et l’époux qui se prétendait outragé.
Je passai sept jours dans ces lieux; et le huitième, j’aperçus pendant mon sommeil un jeune homme majestueux qui m’adressa ces paroles : «Donne-toi à la piété, et tu reconnaîtras qu’il existe une Providence. Repasse en ton esprit ce que tu as pensé et ce que tu as fait, et tu comprendras par toi-même que ceux qui agissent comme toi ne souffrent rien d’injuste; et que les auteurs des crimes dont ils sont accusés ne sauraient se dérober aux châtiments». Je me réveillai alors, et je tâchai de me rappeler ce que je venais de voir et d’entendre dans cette vision.
Après un long examen de mes fautes et de mes erreurs passées, je me souvins parfaitement que dans ces mêmes parages où j’avais été arrêté, il m’était arrivé, je ne sais dans quelle intention perverse, de faire sortir au milieu de la nuit, de l’endroit où elle était enfermée, une vache appartenant à un pauvre étranger. Et que cette bête, pleine de son fruit et saisie de froid, avait été dévorée par quelque loup survenu à cette heure.
Je fis part de mon songe et de la cause qui l’avait fait naître à mes malheureux compagnons; touchés à la fois et avertis par mon exemple, ils se mirent à raconter à leur tour ce qui leur était arrivé. Le paysan fut le premier à prendre la parole : «Quant à moi, dit-il, j’aperçus un jour un homme qui se noyait, il ne dépendait que de moi de le sauver, je ne voulus point aller à son secours. Le second avoua qu’il avait rendu un faux témoignage contre une femme qui était poursuivie par la calomnie : Elle était veuve, ajouta-t-il, et ses frères, en la faisant condamner, ont réussi à la dépouiller de la part qui lui revenait de la succession de son père, et j’ai reçu la somme dont nous étions convenus pour prix de mon imposture». En entendant ces aveux, je me sentis touché de componction et de repentir; je compris que nous ne souffrions, les uns et les autres, que ce que nous avions mérité. Si j’avais été seul, j’aurais pu croire que l’accident qui m’était arrivé était l’effet d’un malheureux hasard. Mais nous étions trois détenus placés dans les mêmes circonstances.
Avec nous s’en trouvait un quatrième qui se présentait comme vengeur de ceux qu’on accusait à tort; il n’en était ni le parent, ni l’ami, ni le complice; aucun de nous ne se rappelait l’avoir jamais vu; et cependant, il reproduisait à nos yeux la tournure et les traits de celui qui m’était apparu.
Je m’endormis de nouveau; le même personnage se présente à mes regards et me dit: «Vous verrez demain ceux dont vous avez fait le malheur et vous recevrez le prix du mensonge et de la calomnie»Je fus réveillé en sursaut et je demeurai tout pensif. Mes compagnons s’adressant à moi : Pourquoi, me dirent-ils, êtes-vous si triste ? je leur en fis connaître le sujet, et je commençai à redouter sérieusement l’issue de cette affaire; toutes mes idées sur le hasard et son empire avaient déjà disparu. Mes compagnons partageaient ma vive anxiété. Le lendemain nous étions à peine en présence du juge, que nous voyons arriver cinq nouveaux prisonniers que l’on amène chargés de fers. Mes compagnons furent cruellement battus de verges, et puis reconduits en prison; quant à moi, je restai attendant ma sentence. Je vis comparaître deux hommes; c’étaient les frères de cette veuve qui, victime d’infâmes calomnies, avait été frustrée de l’héritage paternel; ils avaient été saisis en flagrant délit, tandis que l’un commettait un meurtre et l’autre un adultère. Ils avouèrent les crimes dont ils étaient accusés. Mais la force des tortures les contraignit bientôt à découvrir ceux-là même qui les avaient aidés à les commettre. Le meurtrier déclara qu’à une certaine époque où il s’occupait de commerce dans la ville, il avait entretenu des relations criminelles avec une femme. Et cette femme était celle pour qui était détenu un de mes compagnons de misère. On lui demanda comment il avait pu se sauver : «Tandis que nous étions gardés dans la maison, dit-il, un voisin arriva jusqu’à nous par une porte secrète, il venait pour emprunter je ne sais quel objet; lorsqu’il l’eut reçu, la femme, qui m’avait déjà fait descendre par une croisée, le pria de la faire sortir de la même manière, parce que, disait-elle, elle craignait l’arrivée de créanciers qui devaient venir la prendre. Pendant qu’il se prêtait à cet office, le mari survint en ce moment et le saisit; la femme et moi, nous prîmes la fuite.» Où est maintenant cette femme ? demanda le juge. Le prisonnier ayant désigné le lieu de sa retraite, le juge ordonna qu’il fût gardé jusqu’à ce qu’on eût amené la femme devant lui.
L’autre frère, qui avait été condamné comme coupable d’un commerce illégitime, avoua qu’il avait aussi commis un meurtre; il était l’assassin de l’infortuné que le paysan détenu avec moi était accusé d’avoir mis à mort. Il déclara donc que l’époux de la femme qui lui avait inspiré une passion violente n’existait plus. Un jour qu’il se promenait dans son jardin vers le soir, je m’approchai de lui comme pour le saluer; aussitôt je lui portai un coup mortel, et je pris la fuite. Les voisins accourus à ses cris ne virent qu’un pauvre laboureur que l’excès de la fatigue avait profondément endormi, et qui ne savait rien de ce qui s’était passé; ils se saisirent néanmoins de lui comme s’il avait été coupable, et le firent mettre dans les fers. «Qui vous a donné ces détails ?» – demanda le juge. «La femme elle-même», répondit l’accusé. «Où est-elle maintenant ?» Le prisonnier fit connaître son nom et sa demeure, située dans les alentours d’une contrée voisine. Il fut sur-le-champ ramené en prison.
Les trois autres prisonniers comparurent à leur tour; l’un était accusé d’avoir mis le feu à des moissons; les deux autres d’avoir commis de complicité un assassinat. Mais comme ils niaient tout, ils furent reconduits en prison, après avoir reçu quelques coups de verges. Le juge venait de recevoir la nouvelle de la prochaine arrivée de son successeur; il ne fut pas question de mon affaire dans cette audience, et on me donna l’ordre de me retirer avec les autres. Nous étions tous renfermés dans le même cachot. Le nouveau juge qui venait de s’installer, était mon compatriote; mais longtemps j’ignorai et son nom et son pays. Dans l’intervalle comme on nous laissa en repos, nous liâmes amitié entre nous, par l’habitude de vivre ensemble. Les premiers, un peu remis de leurs souffrances, racontèrent aux autres ce qu’ils avaient enduré; tous avaient les yeux fixés sur moi, me considérant comme un homme livré à la piété et à la religion. Les frères de la veuve furent fort étonnés en reconnaissant l’homme qui avait porté un faux témoignage contre elle. Tous me conjuraient de leur annoncer, si je pouvais, quelques nouvelles d’un heureux augure.
Je passai plusieurs jours enfermé dans cette prison; mais je ne revis plus le jeune homme qui m’était apparu en songe. Vers les derniers temps, je l’aperçus de nouveau, et il me dit : «Ces trois hommes, qui se sont rendus coupables de bien d’autres crimes, vont subir le châtiment qu’ils ont mérité.» Je leur rapportai ces paroles; deux d’entre eux convinrent qu’effectivement ils avaient trempé dans le crime d’un voleur, qui avait tué un homme pour s’emparer d’une vigne qui touchait à ses terres : «Nous avons déposé, ajoutèrent-ils, que cette vigne n’avait jamais appartenu au mort, et que ce dernier, loin d’avoir été victime d’un assassinat, s’était précipité du haut d’un rocher.» Le troisième déclara que, dans un mouvement de colère, il avait involontairement fait tomber un homme du toit de sa maison, et que la violence de la chute avait immédiatement déterminé la mort.
Je vis encore une fois le même visage pendant mon sommeil; il me dit : «Demain tu seras rendu à la liberté; mais les autres subiront la condamnation qu’ils ont méritée. Sois donc fidèle et proclame en tous lieux la Providence divine.» Le lendemain le juge, assis sur son tribunal, examina les affaires de nous tous, il prit connaissance de tout ce qui s’était fait jusque là; il interrogea les femmes qui avaient été arrêtées, et, après avoir entendu des témoins digne de foi, il acquitta les innocents, je veux dire, le paysan et celui qui avait été faussement accusé d’adultère. Il fit subir la question aux femmes, afin de s’assurer si elles ne s’étaient pas rendues coupables de quelque autre crime. Il apprit ainsi que l’une d’elles, poussée par la vengeance, avait incendié le bien de l’homme qui avait fait connaître son adultère à la justice, et qu’un homme qui avait pris la fuite à l’approche des flammes, et qui s’éloignait précipitamment du théâtre de l’incendie, avait été arrêté comme l’auteur du crime.
Cet homme se trouvait parmi nous; le juge, l’ayant interrogé, reconnut son innocence et le renvoya absous. La seconde femme, accusée d’adultère, et qui habitait le même village que les deux hommes arrêtés sous la prévention de meurtre commis de complicité, raconta sans détour comment le forfait s’était consommé. «Celui qui a été tué, dit-elle, fut surpris dans ma couche par l’un des frères de cette veuve, qui le frappa mortellement, et jeta son cadavre dans un endroit où deux chemins viennent se croiser. Là se forma bientôt un grand attroupement; à cette heure même, deux hommes poursuivaient un voleur qui leur avait enlevé un bouc, ils furent soupçonnés d’être les auteurs du crime; on crut qu’ils fuyaient parce qu’ils avaient commis l’assassinat, on se saisit de leurs personnes, et on les traîna en prison » Le juge s’étant promptement enquis de leur nom, de leur famille, de leur profession, de leurs antécédents, regarda l’affaire comme suffisamment éclaircie et remit les deux hommes en liberté. Telle fut l’issue du jugement pour les cinq accusés, c’est-à-dire pour le paysan, l’homme faussement inculpé d’adultère, et pour les trois dont je viens de faire l’acquittement. Quant aux deux frères et à ces deux femmes criminelles, le juge les condamna à être déchirés par les bêtes.
Par son ordre j’avançai au milieu de la salle, et quoiqu’il fût prévenu en ma faveur, il voulut savoir de ma bouche comment s’était passé le fait relatif au troupeau de brebis. Je lui en donnai tous les détails avec la plus grande exactitude; il me reconnut à ma voix et à mon nom. Il avait existé des liaisons entre mes parents et les gens qui avaient été chargés de l’élever à la campagne, nous avions même pendant quelque temps habité sous le même toit; il interrogea le pasteur à son tour et le fit battre de verges; la vérité ayant enfin été reconnue, après soixante-dix jours de détention, je fus déclaré innocent du crime qui m’avait été imputé, et je recouvrai la liberté. La nuit suivante un homme m’apparut en songe et me dit : «Retourne à ton pays, fais pénitence de ton péché, et n’oublie jamais qu’il y a un œil toujours ouvert sur les plus petits événements qui arrivent sur la face de la terre.» Après m’avoir fait de terribles menaces, la vision disparut et depuis cette époque elle ne s’est pas de nouveau présentée à mes yeux.
Je me retirai plein de trouble, tout baigné de mes larmes, ne sachant comment j’apaiserai la Colère de Dieu. C’est pour cela que je supplie tous les chrétiens de m’aider de leurs prières; mon âme a reçu une blessure profonde. Je ne m’effraie point des visions, mais le souvenir des pensées impies auxquelles je me suis livré me tourmente et me jette dans l’angoisse.

Chefs-d’œuvre des Pères de l’Église, ou Choix d’ouvrages complets des docteurs de l’Église grecque et latine
Tome Vème, p. 193-203, Paris, 1838

 

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