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Un croisé du XXe siècle : le père Gheorghe Calciu – II

21 décembre 2019

Răzvan Codrescu / ROST / année IV, no. 38

traduction: hesychia.eu

La seule chance de survie du christianisme oriental est celle d’une guerre dans la Parole. Notre solution est celle de Calciu-Dumitreasa…
Nicolae Steinhardt, Jurnalul fericirii, Éd. Dacia, Cluj-Napoca, 1991

Christ en gloire

Christ en gloire, donneur et peintre, Les quatre Évangiles, 1655

 

II. Le fardeau lourd de la prêtrise

Libéré en deux étapes (en 1963, avec résidence obligatoire et surveillée de près, puis définitivement après l’amnistie générale de 1964), il a la force et reçoit la grâce de rebâtir sa vie, en la dédiant au Christ.

Le prêtre Gheorghe Calciu-Dumitreasa

Le prêtre Gheorghe Calciu-Dumitreasa

Il étudie la philologie et la théologie, est ordonné prêtre et devient l’un des professeurs les plus aimés du Séminaire théologique orthodoxe de Bucarest (où il a enseigné le français et le Nouveau Testament).

Gheorghe Calciu-Dumitreasa, enseignant le français

Gheorghe Calciu-Dumitreasa, enseignant le français

Il se marie au début de 1965 (son épouse, Adriana Dumitreasa, est la sœur d’un autre détenu politique, Ion Dumitreasa) et a un fils (Andrei, né à l’automne de la même année, aujourd’hui avocat à Washington D.C.). Cependant, avoir une femme et des enfants ne constitue pas, pour le combattant et confesseur Gheorghe Calciu, un prétexte pour se raisonner. Aucun risque ne lui semble trop grand au service du Christ.
Avec la démolition de l’église d’Enei du cœur de Bucarest (1er mai 1977), qu’on prévoit de remplacer par une taverne, le père Calciu commence sa lutte contre le régime politique et ses complices au sein de l’église.

«Les montagnes se sont effondrées, les forêts ont brûlé, les peuples ont disparu. Mais les églises sont restées en vie et les monastères sont le foyer à partir duquel la fumée des prières monte continuellement au ciel. Nous ne pouvons pas affirmer la continuité d’une spiritualité roumaine, nous ne pouvons pas prétendre que nous avons repris sans changement la tradition et l’âme du peuple si nous détruisons les églises qui les ont exprimées pleinement. Nous ne pouvons pas parler des rois roumains en détruisant leurs réalisations; on ne peut pas parler de Mihai le Brave faisant disparaître l’église Enei en une nuit !
Aucune cave à vin, aucun bistrot Danube, ancien ou nouveau, ne peut égaler même une seule pierre de la fondation de l’église Enei. Aucune doctrine athée, aucun prétendu argument scientifique ne peut t’empêcher, jeune ami, de te poser des questions sur l’existence et son sens, sur Dieu et le salut. […]
Viens construire des églises à nos côtés ! Reconstruisons dans notre âme une Église Enei christique et royale, vivante et immortelle jusqu’à ce que nous la voyions levée matériellement, à sa place — témoignage extraordinaire de notre foi chrétienne et de notre affirmation nationale !»
(Parole II — Construisons des églises !)


«Je t’ai parlé de tout cela parce que l’Église du Christ est sortie des catacombes. Elle resplendit éblouissante sur la terre de ce pays, fièrement bâtie dans nos cœurs.
L’Église Enei a été démolie, mais qui, parmi nous, Roumains et chrétiens, peut l’oublier ?
À sa place ils bâtiront une taverne, le symbole d’une conception qui considère l’église comme une peste et la taverne un bienfait pour le peuple…
Malheur à l’architecte qui construira là, liant son nom à l’agression contre une preuve du génie roumain voïevodal, d’architecture et de foi !
Malheur aux décideurs qui construiront leur gloire et leur autorité sur la démolition d’églises et la construction de tavernes !
Malheur à cette conception qui pense qu’une auberge Agapia a plus de valeur qu’un monastère Agapia !
Malheur à ceux qui pensent que le patriarcat roumain est une histoire qui peut être exposée dans un musée sans comprendre que c’est une vie vivante et toujours présente ! Non pas une histoire ossifiée, mais âme vivante.
Malheur à eux et malheur à ceux qui se plient devant la force, en admettant des destructions qui ne seront jamais acceptées par l’histoire !»
(Parole V – Le sacerdoce et la souffrance humaine)

«Car où était-il, le curé de l’église d’Enei le soir où les démolisseurs sont venus, la nuit connue en avance ? Pourquoi ne s’est-il pas tenu à l’autel pour la défendre, car qui oserait détruire une église par-dessus son serviteur ? Où étaient les prêtres de l’église de Focsani, lorsque le secrétaire du parti du comté, M. Dobrovici, aussi roumain par ses gestes que par son nom, a démoli cette église ? Ce monsieur aurait-il osé faire sauter l’église avec ses serviteurs à l’intérieur ? Certainement pas ! En fait, certains des opérateurs de grues et des engins de chantier ont fait preuve de plus de courage et de dignité, en refusant de participer à la démolition de l’église, ce pour quoi, d’après ce que les habitants m’ont dit, quatre d’entre eux ont été licenciés. Quelle récompense ont pu recevoir ceux qui ont contribué à la démolition de ces églises et quelle a été la sanction appliquée aux prêtres qui ont déserté leur devoir ?» (Ce sermon devait être prononcé le 17 mai 1978 dans l’église de Radu-Vodã, mais le père Calciu a été arrêté avant)

Père Calciu avec les étudiants

Père Calciu avec les étudiants

Au-delà d’autres formes de combat ou de résistance chrétiennes, le père Gheorghe Calciu a tenu, dans le Grand Carême de 1978, devant un public principalement composé d’étudiants et d’élèves, une série de sermons d’une grande force de témoignage, destinés aux jeunes désireux de connaître la vérité prononcée à haute voix, contre l’athéisme et le matérialisme officiel, contre les destructeurs d’églises et de consciences, ainsi que contre ceux qui se trouvaient, souvent malgré leurs convictions intimes, dans une complicité tacite avec le pouvoir communiste. Les sermons de Radu-Vodã sont équivalents à un tremblement de terre spirituel sur le fond gris et timide de l’époque. À ce jour, ils témoignent du fait que, sous la dictature rouge, on aurait pu faire beaucoup plus pour le Christ et son Église que nous ne le faisions habituellement.


«Le temps est venu maintenant, jeune homme, d’entendre une voix qui t’appelle. Une voix tu n’as pas entendu auparavant ; ou peut-être que si, mais tu ne l’as pas comprise, ni écoutée.
C’est la voix de Jésus !
Ne sursaute pas, ne t’étonne pas, ne souris pas d’incrédulité, mon jeune ami ! La voix qui t’appelle n’est pas celle d’un homme mort, mais celle d’un homme ressuscité. Il ne t’appelle pas du fond de l’histoire, mais des profondeurs de ton propre être.
[…]Tu as peut-être eu honte ou peur de descendre dans tes profondeurs et de les découvrir. Tu as pensé qu’un monstre gît en toi, un tombeau des instincts, d’où surgissent les esprits terribles de passions, et tu n’as pas vu ton visage d’ange, car ange tu es. Si personne ne te l’a dit jusqu’à présent, Jésus te le dit et son témoignage est vrai, car personne ne l’a jamais trouvé coupable de mensonge…»
(Parole I – L’appel)

«Je m’adresse à nouveau à toi, jeune homme, car c’est toi que j’ai choisi parmi tous ceux à qui j’aurais pu m’adresser; car tu es le plus capable à écouter la parole du Christ, tu es noble et pur, car l’éducation athée n’a pas encore réussi à ternir le ciel en toi. Tu continues de regarder vers le haut, tu peux encore entendre les appels d’en haut; ton envol vers les sphères célestes n’a pas été enfermé par les barreaux des conceptions arbitraires. Pour toi, l’aspiration vers le ciel existe, la matière ne t’a pas fait son prisonnier. C’est pourquoi, jeune homme, je t’appelle sept fois, car sept est le nombre des prières du jour, tel que le psalmiste le dit : ‹Sept fois par jour, je t’ai loué, pour tes justes décisions› (Ps. 118, 164)» (Parole II – Ciel et terre)

«À partir de maintenant, mon ami, ne crains plus la mort, car le Christ est ressuscité, ouvrant ainsi le chemin de notre résurrection ! À partir du moment où tu as appris cette vérité, ta vie a acquis un nouveau sens : elle ne finira pas entre les planches d’un cercueil (fait qui rendrait notre vie dérisoire et inutile), mais, en traversant la mort, elle s’élèvera vers la gloire de la résurrection. Pars, jeune homme, et annonce cette nouvelle à tous ! Que ton visage d’ange brille par la lumière de la résurrection, car aujourd’hui, l’ange en toi, que je t’ai découvert lors de ma première ‹Parole›, a vaincu la terre en toi. Dis à ceux qui ont opprimé jusqu’à présent ton âme divine : ‹Je crois en la résurrection !› et tu les verras effrayés, car ta foi les vaincra. Ils vont se contorsionner et crier de désespoir : ‹La boue est votre paradis et vos instincts sont votre ciel !› Mais toi, ne t’arrête pas, mais continue ton chemin, lumineux et pur, transmettant tout autour de toi la lumière éblouissante de la résurrection du premier des samedis ! Toi, mon ami, es le seul porteur de ta déification en Jésus-Christ et élèves avec toi toute cette nation roumaine vers les cimes de sa propre résurrection»
(Parole VI – À propos de la mort et de la résurrection)

«Notre peuple est comme un champ mûr, attendant d’être moissonné pour le Christ : ‹Levez les yeux et regarde les champs, ils sont blancs pour la moisson› (Jean 4,35). Mais où sont les dignes moissonneurs ? […] Soyez vous-mêmes les moissonneurs assidus ! Oubliez vos instincts surdéveloppés par certains de vos professeurs, dont le principe est : ‹J’ai une mère, un père, un fils, une fille, un salaire trop élevé pour accepter le sacrifice et la souffrance pour le Christ et pour son Église !› Levez les yeux de votre âme vers les gens qui croient en vous et pour qui il n’y a pas d’autre salut spirituel que l’Église ! Soyez moissonneurs, soyez des pasteurs ! Et surtout, priez Dieu de donner à cette nation de bons ouvriers, afin qu’ils n’aiment pas plus ni les parents ni les enfants que le Christ, qui, ‹à la vue des foules il en eut pitié, car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n’ont pas de berger. Alors il dit à ses disciples : la moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. › [Mt 9,36-38] »
(Ce sermon devait être prononcé le 17 mai 1978 dans l’église de Radu-Vodã, mais le père Calciu a été arrêté avant)

Les sermons ont été prononcés soit dans l’église de Radu-Vodã, soit sur ses marches (lorsque les supérieurs lui ont bloqué l’accès à son église — et enfermés les séminaristes dans les dortoirs ! — pour l’empêcher de continuer à prêcher). Malgré tout le harcèlement de la Sécurité intérieure et de ses propres supérieurs, l’audience est devenue de plus en plus importante : aux lycéens, séminaristes et étudiants en théologie s’ajoutaient, semaine après semaine, de plus en plus de jeunes issus des milieux laïcs, le plus souvent des étudiants d’autres facultés et écoles de la capitale. Beaucoup d’entre eux (les calcistes) ont dû faire face aux pressions de la sécurité, et certains ont même été expulsés de leurs facultés. Le père a dû, d’abord, être soumis au harcèlement, à la filature, aux menaces et à la calomnie, avant d’être finalement arrêté (le 10 mai 1979), jugé (?!) et condamné à 10 ans de prison, pour des chefs d’accusation ridicules et fictives, sa faute étant en réalité de crier haut et fort la vérité entière, sans détour ni compromis.

À cette époque, le père était l’un des rares prisonniers politiques en Roumanie; le temps terrible des pénitenciers était passé et les soi-disant cas de dissidence étaient plutôt traités par la terreur psychique et la marginalisation. Comme beaucoup de gens écoutaient Radio Europe Libre, le cas du père Calciu était d’une notoriété certaine, même si peu osaient le mentionner directement. Ceaușescu, dit-on, était en colère à la seule écoute de ce nom et considérait le pope comme son ennemi personnel. En ville, la Sécurité avait lancé des rumeurs diffamatoires (auxquelles, à notre honte nationale, il y en a eu de nombreux gens qui ont prêté foi, et ce jusqu’à ce jour): l’insoumis prêtre-professeur aurait été un ‹assassin légionnaire›, un ‹agent de services capitalistes›, ou même…‹homosexuel› ! En réalité, pour tout esprit lucide et honnête, le père Calciu était à ce moment-là ‹notre meilleure conscience› et aujourd’hui, après 30 ans, il nous apparaît de plus en plus comme un ‹rédempteur emblématique des temps›.

Malheureusement, l’Église elle-même, alors paniquée par la réaction du pouvoir et cherchant à gagner ses grâces, ne s’est pas abstenue de lui interdire de célébrer, même s’il s’agissait de celui qui avait défendu sa dignité et ses fondements. Ultérieurement, l’interdiction a été annulée et le Patriarche Teoctist, après 1990, a réussi à se l’approcher avec sagesse.
La condamnation abusive de 1979 a suscité une vague de réactions à l’étranger; les principaux représentants de l’exil roumain (Mircea Eliade, Eugen Ionescu, Virgil Ierunca, Monica Lovinescu, Paul Goma, etc.) se sont immédiatement mobilisés pour sensibiliser l’opinion publique, ‹les instances et les organismes› internationaux. En fin de compte, sur les 10 ans de condamnation (commutés par la suite à 7 ans et demi), il n’a exécuté que 5 ; des pressions internationales (son nom a même été évoqué dans les négociations en vue de l’octroi de la ‹Clause de la nation la plus favorisée›) ont abouti à sa libération en 1984 (le 20 avril).

Probablement, si cette agitation n’avait pas donné autant de notoriété extérieure au dossier, Ceausescu aurait eu recours à la solution de la liquidation physique. Une armée d’officiers de la Sécurité intérieure suivait chaque pas du père ou de sa famille, instaurant une terreur psychique concertée. Après moins d’un an, on lui a imposé la solution de quitter le pays. Il ne l’aurait probablement pas accepté s’il n’y avait pas eu au milieu sa famille harcelée et persécutée de toutes les manières possibles. Après une brève escale européenne (Suisse, France), il s’est installé aux États-Unis (où on lui avait déjà accordé la ‹citoyenneté d’honneur›). Pratiquement, il a dû tout recommencer du début, travaillant initialement physiquement — bien qu’il avait plus de 60 ans — pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille et se trouver à nouveau une place.

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