{"id":7731,"date":"2025-01-06T11:05:44","date_gmt":"2025-01-06T10:05:44","guid":{"rendered":"http:\/\/hesychia.eu\/?p=7731"},"modified":"2025-01-06T11:05:44","modified_gmt":"2025-01-06T10:05:44","slug":"ogin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/2025\/01\/06\/ogin\/","title":{"rendered":"Ogin"},"content":{"rendered":"<p>Voici ce qui se passa \u00e0 l\u2019\u00e8re de Genna\u00a0ou bien \u00e0 celle de Kan-ei, quoi qu\u2019il en soit, \u00e0 une \u00e9poque fort lointaine.<\/p>\n<p>Les adeptes de la sainte doctrine du Seigneur Deus, une fois d\u00e9couverts, continu\u00e8rent encore d\u2019\u00eatre br\u00fbl\u00e9s vifs ou crucifi\u00e9s. Mais le Seigneur Deus qui pourvoit \u00e0 tout parut, en ce temps-l\u00e0, accorder aux fid\u00e8les de ce pays une protection d\u2019autant plus miraculeuse que les pers\u00e9cutions \u00e9taient violentes. Il arriva parfois que, sous les rayons du soleil couchant, des anges ou des saints visitassent les villages de la r\u00e9gion de Nagasaki.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6014\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px.-Caspar_David_Friedrich_-_Abtei_im_Eichwald_-_Google_Art_Project.jpg\" alt=\"\" width=\"940\" height=\"207\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px.-Caspar_David_Friedrich_-_Abtei_im_Eichwald_-_Google_Art_Project.jpg 940w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px.-Caspar_David_Friedrich_-_Abtei_im_Eichwald_-_Google_Art_Project-300x66.jpg 300w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px.-Caspar_David_Friedrich_-_Abtei_im_Eichwald_-_Google_Art_Project-768x169.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 940px) 100vw, 940px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>On raconte m\u00eame que saint Jean-Baptiste fit une fois son apparition au moulin de Miguel Yahei, un fid\u00e8le d\u2019Urakami. Le diable, de son c\u00f4t\u00e9, pour faire obstacle au z\u00e8le religieux des croyants, se transformant tant\u00f4t en un n\u00e8gre \u00e9trange, tant\u00f4t en une fleur exotique ou en un char \u00e0 stores de claie, s\u00e9vissait dans ces m\u00eames villages. Ainsi les rats qui, dans le cachot souterrain o\u00f9 jours et nuits se confondaient, tortur\u00e8rent Miguel Yahei, \u00e9taient en fait, disait-on, des incarnations du diable. Yahei, en compagnie de onze autres fid\u00e8les, fut br\u00fbl\u00e9 vif \u00e0 l\u2019automne de la huiti\u00e8me ann\u00e9e de Genna \u2014\u00a0Genna ou peut-\u00eatre Kan-ei, peu importe, c\u2019est, de toute mani\u00e8re, une \u00e9poque fort lointaine.<\/p>\n<p>En ce m\u00eame Urakami, dans le village de Yamazato, habitait une petite fille appel\u00e9e Ogin, Ses parents avaient \u00e9migr\u00e9 d\u2019Osaka jusqu\u2019au lointain Nagasaki. Mais, avant d\u2019avoir pu entreprendre quoi que ce f\u00fbt, ils moururent tous les deux, laissant Ogin derri\u00e8re eux. \u00c9trangers au pays, ils n\u2019avaient pas connu, bien entendu, la sainte religion du Seigneur Deus. Ils avaient cru au bouddhisme. Peu importe \u00e0 quelle secte ils appartenaient, Zen, Hokke, ou Jodo. Ils \u00e9taient, en somme, adeptes d\u2019une secte de la religion de Bouddha. Un j\u00e9suite fran\u00e7ais rapportait que \u00c7akyamouni, rus\u00e9 de nature, p\u00e9r\u00e9grinant dans diverses r\u00e9gions de la Chine, avait enseign\u00e9 la voie d\u2019un Bouddha appel\u00e9 Amida. Ensuite, il vint au Japon enseigner la m\u00eame doctrine selon laquelle l\u2019\u00e2me humaine, suivant la gravit\u00e9 de ses fautes, se m\u00e9tamorphose en oisillon, en b\u0153uf, en arbre ou en herbe. Ce n\u2019est pas tout. \u00c0 sa naissance, \u00c7akyamouni tua sa m\u00e8re, dit-on. L\u2019extravagance d\u2019une telle doctrine, non moins que la gravit\u00e9 de son erreur, est ind\u00e9niable (Jean Crasset). Mais les parents d\u2019Ogin, ainsi que je l\u2019ai indiqu\u00e9 plus haut, n\u2019eurent pas connaissance de cette v\u00e9rit\u00e9. Apr\u00e8s leur mort encore, ils continuent sans doute \u00e0 croire en la doctrine de \u00c7akyamouni. Dans un cimeti\u00e8re d\u00e9sol\u00e9 \u00e0 l\u2019ombre des pins, ignorant qu\u2019ils sont vou\u00e9s \u00e0 l\u2019Enfer, ils r\u00eavent en vain au Paradis.<\/p>\n<p>Mais Ogin, heureusement, ne resta pas dans l\u2019ignorance comme ses parents. Le charitable Joan, paysan s\u00e9dentaire du village de Yamazato, avait d\u00e9j\u00e0 vers\u00e9 l\u2019eau sainte du bapt\u00eame sur le front de l\u2019enfant et l\u2019avait pr\u00e9nomm\u00e9e Maria. Aussi Ogin ne croyait-elle pas \u00e0 la l\u00e9gende qui rapporte que \u00c7akyamouni, \u00e0 sa naissance, d\u00e9clara en montrant le ciel et la terre\u00a0: \u00ab\u00a0Dans le ciel comme sur la terre, c\u2019est moi qui suis seul honorable.\u00a0\u00bb Elle croyait \u00e0 l\u2019Immacul\u00e9e Conception de la tr\u00e8s sainte, tr\u00e8s pieuse et tr\u00e8s douce Vierge Marie\u00a0; elle croyait \u00e0 la r\u00e9surrection au troisi\u00e8me jour de J\u00e9sus qui \u00ab\u00a0a \u00e9t\u00e9 crucifi\u00e9, est mort, a \u00e9t\u00e9 mis en tombeau de pierre et a \u00e9t\u00e9 enseveli au fond de la terre\u00a0\u00bb. Elle croyait aussi qu\u2019au son des trompettes du Jugement dernier \u00ab\u00a0le Seigneur viendrait du Ciel, plein de gloire et de puissance, pour ressusciter les morts et r\u00e9unir leur \u00e2me \u00e0 leur corps r\u00e9duit en poussi\u00e8re, que les bons jouiraient des plaisirs du Ciel et que les m\u00e9chants seraient pr\u00e9cipit\u00e9s en Enfer avec Lucifer\u00a0\u00bb\u00a0; elle croyait encore au Saint Sacrement o\u00f9 \u00ab\u00a0le pain et le vin, restant sous leurs esp\u00e8ces mat\u00e9rielles, changent leur substance, par la vertu de la parole divine, en la chair et le sang de Notre-Seigneur\u00a0\u00bb. Le c\u0153ur d\u2019Ogin, \u00e0 la diff\u00e9rence de celui de ses parents, n\u2019\u00e9tait pas un d\u00e9sert balay\u00e9 par le vent br\u00fblant, mais un champ fertile de bl\u00e9 fleuri de roses sauvages et pures. \u00c0 la mort de ses parents, Ogin fut adopt\u00e9e par Joan Magoshichi. Joanna Osumi, son \u00e9pouse, avait, elle aussi, bon c\u0153ur. Ogin, en compagnie de ce couple, menait une vie heureuse, gardant les vaches, fauchant le bl\u00e9. Mais m\u00eame au cours d\u2019une telle existence, dans la mesure o\u00f9 cela ne pouvait \u00eatre connu des villageois, elle ne manquait certes ni aux je\u00fbnes ni aux pri\u00e8res. Parfois, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un figuier au bord du puits, levant son regard vers l\u2019\u00e9norme croissant de lune, elle s\u2019absorbait en une profonde pri\u00e8re. Voici la formule simple que cette jeune fille r\u00e9citait, laissant ses cheveux retomber sur les \u00e9paules\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Salut, \u00f4 M\u00e8re de mis\u00e9ricorde\u00a0! Salut\u00a0! Vers vous, nous crions, enfants d\u2019Eve, exil\u00e9s du ciel. Jetez sur nous, je vous supplie, un \u0153il de compassion dans cette vall\u00e9e de larmes. Amen.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est alors que, une certaine ann\u00e9e, le soir de No\u00ebl, le diable, conduisant les notables du village, fit irruption dans la maison de Magoshichi. Dans un vaste foyer, les b\u00fbches de la veill\u00e9e de No\u00ebl cr\u00e9pitaient. Et pour ce soir-l\u00e0, sur le mur noirci par la fum\u00e9e, une croix avait \u00e9t\u00e9 accroch\u00e9e comme objet d\u2019adoration. Enfin, dans l\u2019\u00e9table derri\u00e8re la maison, on avait rempli d\u2019eau un abreuvoir en vue des premi\u00e8res ablutions de J\u00e9sus. Les notables, \u00e9changeant des signes de t\u00eate entendus, ligot\u00e8rent le couple. Ogin, elle aussi, fut attach\u00e9e avec eux. Mais aucun des trois n\u2019en parut affol\u00e9. Ils s\u2019appr\u00eataient \u00e0 supporter le plus grand des supplices pour le salut de leur \u00e2me. Et le Seigneur ne manquerait pas de leur apporter sa divine protection. N\u2019\u00e9tait-ce pas avant tout une preuve de la gr\u00e2ce divine que de se voir arr\u00eat\u00e9s la nuit m\u00eame de la Nativit\u00e9\u00a0? Ils en \u00e9taient tous trois convaincus comme ils se fussent entendus l\u00e0-dessus auparavant. Les fonctionnaires, ayant termin\u00e9 leur besogne, les entra\u00een\u00e8rent \u00e0 la r\u00e9sidence du repr\u00e9sentant du gouverneur. Chemin faisant, bien que fouett\u00e9s par le vent nocturne, ils ne cess\u00e8rent de r\u00e9citer les pri\u00e8res de No\u00ebl.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0O Fils de Dieu qui avez daign\u00e9 na\u00eetre \u00e0 Bethl\u00e9em, o\u00f9 \u00eates-vous maintenant\u00a0? Que votre nom soit lou\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Devant leur arrestation, le diable se r\u00e9jouit, battant des mains. Mais leur geste courageux parut le mettre d\u2019assez mauvaise humeur. D\u00e8s qu\u2019il fut seul, crachant d\u00e9daigneusement, il se changea en un gros mortier de pierre et, roulant \u00e0 grand bruit, disparut dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>Joan Magoshichi, Joanna Osumi et Maria Ogin furent jet\u00e9s dans un cachot souterrain et se virent infliger diverses tortures con\u00e7ues dans le but de leur faire abjurer la doctrine du Seigneur. Mais ni le supplice de l\u2019eau ni celui du feu ne parvinrent \u00e0 \u00e9branler leur conviction. Si leur peau et leur chair s\u2019ulc\u00e9raient, il ne leur fallait le supporter qu\u2019un souffle de temps encore avant de franchir le seuil du Paradis. M\u00eame pas\u00a0! Comme ils pensaient \u00e0 la mis\u00e9ricorde infinie de Dieu, l\u2019obscurit\u00e9 de ce cachot souterrain se rev\u00eatit pour eux des splendeurs de la demeure c\u00e9leste, le cachot n\u2019en demeurant pas moins ce qu\u2019il \u00e9tait. Mieux encore, les anges et les saints vinrent souvent les consoler en leur demi-r\u00eave. Ce bonheur parut le plus souvent advenir \u00e0 Ogin. Elle vit saint Jean-Baptiste lui disant de manger les sauterelles qu\u2019il tenait en abondance dans les paumes de ses robustes mains\u00a0; elle vit aussi l\u2019archange Gabriel, ses ailes blanches repli\u00e9es, lui donner de l\u2019eau dans une splendide coupe d\u2019or.<\/p>\n<p>Le repr\u00e9sentant du gouverneur, ignorant non seulement la religion du Seigneur mais encore l\u2019enseignement de \u00c7akyamouni, ne parvenait pas \u00e0 comprendre la raison de leur obstination. Il se demandait de temps \u00e0 autre s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas fous, tous les trois. Ce doute une fois dissip\u00e9, il eut bient\u00f4t l\u2019impression qu\u2019il avait affaire l\u00e0 \u00e0 des pythons ou \u00e0 des licornes, en tout cas \u00e0 des animaux qui n\u2019avaient rien \u00e0 voir avec la morale humaine. Laisser vivre de pareils animaux, en marge de la loi qui ne tol\u00e9rerait pas ce fait, mettrait en danger la s\u00e9curit\u00e9 du pays. Donc, le repr\u00e9sentant du gouverneur, apr\u00e8s les avoir laiss\u00e9 enfermer dans le cachot un mois environ, d\u00e9cida finalement de les br\u00fbler vifs, tous les trois. (En r\u00e9alit\u00e9, le repr\u00e9sentant du gouverneur, comme le commun des mortels, n\u2019avait pas particuli\u00e8rement r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 du pays. Il y avait d\u2019abord les lois, ensuite la morale du peuple. Il s\u2019en contentait sans aller plus loin.)<\/p>\n<p>En route vers le champ d\u2019ex\u00e9cution qui \u00e9tait en dehors du village, les trois fid\u00e8les semblaient tr\u00e8s calmes. C\u2019\u00e9tait un terrain vague, pierreux, qui avoisinait le cimeti\u00e8re. Une fois arriv\u00e9s, apr\u00e8s lecture de leur sentence, ils furent attach\u00e9s \u00e0 de gros poteaux carr\u00e9s qu\u2019on dressa ensuite au milieu du champ, celui de Joanna Osumi \u00e0 droite, celui de Maria Ogin \u00e0 gauche et celui de Joan Magoshichi entre les deux. Osumi, \u00e0 cause des tortures qu\u2019elle avait subies tous les jours, parut soudainement vieillie. Magoshichi, lui, dont la barbe avait pouss\u00e9, avait les joues exsangues. Quant \u00e0 Ogin, compar\u00e9e \u00e0 ses parents, elle gardait encore quelque peu son aspect ordinaire. Tous les trois, foulant les b\u00fbches amoncel\u00e9es, montraient un visage tranquille. Depuis un long moment d\u00e9j\u00e0 le champ d\u2019ex\u00e9cution \u00e9tait entour\u00e9 d\u2019une foule de badauds. Dans le ciel au-dessus d\u2019eux, cinq ou six pins faisaient un baldaquin de leurs branches d\u00e9ploy\u00e9es.<\/p>\n<p>Ses pr\u00e9paratifs termin\u00e9s, un fonctionnaire s\u2019approcha d\u2019un air digne des trois martyrs et leur dit qu\u2019il leur \u00e9tait accord\u00e9 un sursis pour bien m\u00e9diter sur l\u2019abjuration et qu\u2019\u00e0 leur premi\u00e8re d\u00e9claration, ils seraient imm\u00e9diatement rel\u00e2ch\u00e9s. Mais ils ne r\u00e9pondirent pas. Les yeux fix\u00e9s vers le ciel lointain, ils \u00e9bauchaient m\u00eame un sourire.<\/p>\n<p>Les fonctionnaires, bien entendu, et les badauds eux-m\u00eames, furent pendant quelques instants dans le silence le plus profond imaginable. D\u2019innombrables yeux se fix\u00e8rent, sans ciller, sur le visage des trois victimes. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas le poids de la trag\u00e9die qui suspendait leur souffle\u00a0; la plupart d\u2019entre eux s\u2019impatientaient de voir mettre le feu. Les fonctionnaires, de leur c\u00f4t\u00e9, outr\u00e9s de la lenteur des pr\u00e9paratifs, avaient perdu jusqu\u2019\u00e0 l\u2019envie de bavarder.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup, aux oreilles de chacun, une phrase inattendue se fit nettement entendre\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je me d\u00e9cide \u00e0 abjurer la religion du Seigneur.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la voix d\u2019Ogin. Il y eut un remous dans l\u2019assistance. Mais l\u2019instant suivant tout fut \u00e0 nouveau silencieux. C\u2019est que Magoshichi, se tournant vers Ogin, lui disait d\u2019une voix plaintive et sans force\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Ogin\u00a0! As-tu \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9e par le diable\u00a0? Encore un peu de patience, et tu pourras adorer la sainte face du Seigneur\u00a0!<\/p>\n<p>\u00c0 peine eut-il prononc\u00e9 ces mots que Joanna Osumi, elle aussi, lan\u00e7a d\u2019une voix suppliante \u00e0 sa fille adoptive\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Ogin\u00a0! Ogin\u00a0! Tu es poss\u00e9d\u00e9e par le diable. Prie Dieu\u00a0! Je t\u2019en supplie, prie Dieu\u00a0!<\/p>\n<p>Mais Ogin ne r\u00e9pondit pas. Ses regards se dirig\u00e8rent vers les pins du cimeti\u00e8re dont les branches s\u2019\u00e9tendaient en forme de vo\u00fbte au-dessus des assistants. D\u00e9j\u00e0 un des fonctionnaires donnait l\u2019ordre de d\u00e9lier Ogin.<\/p>\n<p>\u00c0 cette vue, Joan Magoshichi, comme r\u00e9sign\u00e9, ferma les yeux.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Seigneur, qui \u00eates capable de pourvoir \u00e0 tout, que votre volont\u00e9 soit faite\u00a0! murmura-t-il.<\/p>\n<p>Ogin, lib\u00e9r\u00e9e, se tint debout un instant, comme \u00e9tourdie. Mais, apercevant Magoshichi et Osumi, elle tomba pr\u00e9cipitamment \u00e0 genoux devant eux et versa des larmes sans mot dire. Magoshichi, lui, avait toujours les yeux ferm\u00e9s. Osumi, le visage d\u00e9tourn\u00e9, n\u2019essaya m\u00eame pas de regarder dans la direction d\u2019Ogin.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0P\u00e8re\u00a0! M\u00e8re\u00a0! Pardonnez-moi\u00a0! dit Ogin qui, enfin, ouvrit la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai abandonn\u00e9 l\u2019enseignement du Seigneur, car j\u2019ai aper\u00e7u les branches de pin qui s\u2019\u00e9tendent l\u00e0-bas en forme de dais. Mes parents qui dorment sous leur ombre, n\u2019ayant pas connu la religion du Seigneur, sont maintenant en Enfer, je suppose. Comment, alors, pourrai-je me justifier aupr\u00e8s d\u2019eux et me pr\u00e9senter, toute seule, aux portes du Paradis\u00a0? C\u2019est pourquoi je pr\u00e9f\u00e8re finalement aller au fond de l\u2019Enfer \u00e0 la suite de mes parents. P\u00e8re\u00a0! M\u00e8re\u00a0! Vous, allez, je vous prie, aux c\u00f4t\u00e9s de J\u00e9sus et de la Vierge Marie, mais moi, puisque j\u2019ai abandonn\u00e9 la foi, je ne peux plus survivre\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ogin, apr\u00e8s avoir dit cela en suffoquant, s\u2019effondra en sanglots. Cette fois, ce fut Joanna Osumi qui se mit \u00e0 verser des larmes sur le b\u00fbcher. Comme il n\u2019est pas digne pour un fid\u00e8le de s\u2019ab\u00eemer dans des plaintes inutiles au moment d\u2019entrer au Paradis, Joan Magoshichi, grima\u00e7ant, se tourna vers elle et lui reprocha d\u2019une voix courrouc\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Toi aussi, tu es poss\u00e9d\u00e9e par le diable\u00a0? Renie la foi, si tu veux, mais moi je mourrai seul dans les flammes.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Oh\u00a0! non\u00a0! non\u00a0! Je te suivrai, mais cela\u2026 que faire, mon Dieu\u00a0!<\/p>\n<p>R\u00e9primant ses larmes, Osumi ajouta, presque en criant\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Mais ce n\u2019est pas parce que je tiens \u00e0 aller au Paradis, c\u2019est seulement, pour vous suivre\u2026<\/p>\n<p>Magoshichi resta longtemps silencieux. Son. visage devenait tant\u00f4t p\u00e2le, tant\u00f4t rouge, et la sueur se mit \u00e0 perler sur son front. Il contemplait sa propre \u00e2me que l\u2019ange et le diable se disputaient. Si, du moins, \u00e0 cet instant, Ogin n\u2019avait pas lev\u00e9 vers lui son visage inond\u00e9 de larmes\u2026 mais elle avait lev\u00e9 son visage. Ses yeux mouill\u00e9s de larmes o\u00f9 se lisait un reflet myst\u00e9rieux se fixaient sur Magoshichi. Ce qui \u00e9tincelait au fond de ses yeux, ce n\u2019\u00e9tait pas seulement l\u2019\u00e2me d\u2019une petite innocente, c\u2019\u00e9tait aussi l\u2019\u00e2me des \u00ab\u00a0enfants d\u2019Eve, exil\u00e9s du ciel\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e2me de tous les mortels.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0P\u00e8re\u00a0! allons en Enfer\u00a0! M\u00e8re\u00a0! Toi aussi, et moi aussi\u00a0! Mon vrai p\u00e8re\u00a0! Ma vraie m\u00e8re\u00a0! Laissons-nous tous ensemble entra\u00eener par le diable\u00a0!<\/p>\n<p>Et ce fut la chute de Magoshichi.<\/p>\n<p>Cette histoire, parmi d\u2019autres histoires de martyrs de notre pays, a \u00e9t\u00e9 transmise \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 comme un sp\u00e9cimen de scandale des plus honteux. On rapporte que lorsque les trois supplici\u00e9s abjur\u00e8rent enfin, tous les assistants, m\u00eame ceux qui ignoraient ce qu\u2019\u00e9tait Deus, les ha\u00efrent sans exception. Cette haine, sans aucun doute, \u00e9tait due au d\u00e9pit de ces gens qui ne pouvaient assister \u00e0 ce supplice du feu qu\u2019ils attendaient avec impatience. On rapporte encore que le diable, fou de joie, se transforma en un gros livre et survola, toute la nuit durant, le champ d\u2019ex\u00e9cution. Mais l\u2019auteur se demande avec scepticisme si le succ\u00e8s du diable m\u00e9ritait r\u00e9ellement une joie si folle.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5990\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px-Washington_Allston_-_Elijah_in_the_Desert_-_Google_Art_Project.jpg\" alt=\"\" width=\"940\" height=\"138\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px-Washington_Allston_-_Elijah_in_the_Desert_-_Google_Art_Project.jpg 940w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px-Washington_Allston_-_Elijah_in_the_Desert_-_Google_Art_Project-300x44.jpg 300w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/940px-Washington_Allston_-_Elijah_in_the_Desert_-_Google_Art_Project-768x113.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 940px) 100vw, 940px\" \/><\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\"><strong>Akutagawa\u00a0Ry\u00fbnosuke<\/strong>, <em><a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/rashomonetautres0000akut\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Rash\u00f4mon et autres contes<\/a><\/em>, Gallimard, Paris, 1965, p. 156-162<\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"vlp-link-container vlp-layout-basic\"><a href=\"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/plume\/\" class=\"vlp-link\" title=\"La foi et la plume\"><\/a><div class=\"vlp-layout-zone-side\"><div class=\"vlp-block-2 vlp-link-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" style=\"max-width: 150px;\" width=\"150\" height=\"183\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Portes-royales.350px.p40.jpg\" class=\"attachment-150x999 size-150x999\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Portes-royales.350px.p40.jpg 350w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Portes-royales.350px.p40-245x300.jpg 245w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/div><\/div><div class=\"vlp-layout-zone-main\"><div class=\"vlp-block-0 vlp-link-title\">La foi et la plume<\/div><div class=\"vlp-block-1 vlp-link-summary\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;<\/div><\/div><\/div>\n<div class=\"vlp-link-container vlp-layout-basic\"><a href=\"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/2025\/01\/06\/araignee\/\" class=\"vlp-link\" title=\"Le fil d\u2019araign\u00e9e\"><\/a><div class=\"vlp-layout-zone-side\"><div class=\"vlp-block-2 vlp-link-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" style=\"max-width: 150px;\" width=\"150\" height=\"104\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-Red_Sunset_on_the_Dnieper_MET_DT2557.jpg\" class=\"attachment-150x999 size-150x999\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-Red_Sunset_on_the_Dnieper_MET_DT2557.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-Red_Sunset_on_the_Dnieper_MET_DT2557-300x208.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/div><\/div><div class=\"vlp-layout-zone-main\"><div class=\"vlp-block-0 vlp-link-title\">Le fil d\u2019araign\u00e9e<\/div><div class=\"vlp-block-1 vlp-link-summary\">Voici ce qui se passa un jour au Paradis. \u00c7akyamouni fl\u00e2nait, seul, le long du bord de l\u2019\u00e9tang des Lotus. Les n\u00e9nuphars \u00e9panouis avaient une blancheur de perle et, du c\u0153ur de chacune des fleurs, les corolles dor\u00e9es \u00e9panchaient sans cesse \u00e0 l\u2019entour un d\u00e9licat parfum indiciblement doux. C\u2019\u00e9tait le matin, semblait-il, au Paradis.<\/div><\/div><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p><span hidden class=\"__iawmlf-post-loop-links\" data-iawmlf-links=\"[{&quot;id&quot;:372,&quot;href&quot;:&quot;https:\\\/\\\/archive.org\\\/details\\\/rashomonetautres0000akut&quot;,&quot;archived_href&quot;:&quot;&quot;,&quot;redirect_href&quot;:&quot;&quot;,&quot;checks&quot;:[],&quot;broken&quot;:false,&quot;last_checked&quot;:null,&quot;process&quot;:&quot;done&quot;}]\"><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici ce qui se passa \u00e0 l\u2019\u00e8re de Genna\u00a0ou bien \u00e0 celle de Kan-ei, quoi qu\u2019il en soit, \u00e0&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6599,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[211,2],"tags":[214,270,271],"class_list":["post-7731","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","category-orthodoxie","tag-litterature","tag-martyr","tag-persecution"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7731","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7731"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7731\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7733,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7731\/revisions\/7733"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6599"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7731"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7731"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7731"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}