{"id":709,"date":"2019-12-21T11:15:59","date_gmt":"2019-12-21T10:15:59","guid":{"rendered":"http:\/\/hesychia.eu\/?p=709"},"modified":"2019-12-21T11:15:59","modified_gmt":"2019-12-21T10:15:59","slug":"a-qui-ne-se-nuit-pas-ii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/2019\/12\/21\/a-qui-ne-se-nuit-pas-ii\/","title":{"rendered":"A QUI NE SE NUIT PAS A LUI-M\u00caME NUL NE PEUT NUIRE &#8211; II"},"content":{"rendered":"<h4 style=\"text-align: center;\"><em>Saint Jean Chrysostome (\u2020407)<\/em><\/h4>\n<h5 style=\"text-align: center;\"><em>\u0152uvres compl\u00e8tes, Tome IV, p.343 &#8211; 346, Traduction sous la direction de M. Jeannin, Arras, 1887\u00a0<\/em><\/h5>\n<p><em>Ce magnifique discours, dont le titre seul est comme l&rsquo;abr\u00e9g\u00e9 de la philosophie chr\u00e9tienne, a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 Cucuse, l&rsquo;an 406. Nous voyons, par la quatri\u00e8me lettre de saint Chrysostome, qu&rsquo;il l&rsquo;envoya \u00e0 sainte Olympiade pour la consoler dans ses maux; pour l&rsquo;engager \u00e0 se mettre au-dessus de toutes ses disgr\u00e2ces.<\/em> <!--more--><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"attachment_695\" style=\"width: 660px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-695\" class=\"wp-image-695 size-full\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/web.13.jpg\" alt=\"La vision de Saint Jean Climaque, XVIe si\u00e8cle.\" width=\"650\" height=\"947\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/web.13.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/web.13-206x300.jpg 206w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><p id=\"caption-attachment-695\" class=\"wp-caption-text\">La vision de Saint Jean Climaque, XVIe si\u00e8cle. Mus\u00e9e russe, Saint P\u00e9terbourg<\/p><\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<blockquote><p><em>L&rsquo;orateur, dans un magnifique exorde, annonce qu&rsquo;un pr\u00e9jug\u00e9 presque universel pourra faire regarder sa proposition comme invraisemblable; mais il demande qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9coute sans pr\u00e9vention, et il esp\u00e8re qu&rsquo;alors on ne pourra disconvenir de la v\u00e9rit\u00e9 de ce qu&rsquo;il avance. Avant d&rsquo;entrer en mati\u00e8re, il examine en quoi consiste le dommage, ce qui constitue le vrai m\u00e9rite de l\u2019homme, ce qui lui fait r\u00e9ellement tort. Il rapporte, pour rendre la chose plus claire, plusieurs exemples tir\u00e9s des \u00eatres anim\u00e9s, et inanim\u00e9s; et apr\u00e8s avoir bien \u00e9tabli que ce ne sont ni les richesses, ni la sant\u00e9, ni la r\u00e9putation, ni la libert\u00e9, ni m\u00eame la. vie, qui constituent le vrai m\u00e9rite de l&rsquo;homme, il prouve victorieusement, par les exemples de Job, d&rsquo;Abel, de Joseph, de Lazare, de saint Paul, que les pers\u00e9cutions et les maux, loin de leur faire aucun tort, ont fortifi\u00e9 leur vertu, relev\u00e9 leur gloire, et que si Adam a succomb\u00e9 sous les attaques du d\u00e9mon, c&rsquo;est \u00e0 sa propre faiblesse, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la malice de cet esprit impur, qu&rsquo;il devait imputer sa d\u00e9faite. Saint Jean Chrysostome interrompt son sujet par une excursion \u00e9loquente sur les richesses. Il peint, des couleurs les plus vives, et perce des traits les plus forts, cette cupidit\u00e9 fatale r\u00e9pandue sur toute la terre, et qui embrase tons les coeurs. Afin d&rsquo;en \u00e9teindre les feux, s&rsquo;il est possible, il d\u00e9montre que les richesses ne sont \u00e0 d\u00e9sirer ni pour les plaisirs de la table qu&rsquo;elles procurent, ni pour les honneurs qui les accompagnent , ni pour la troupe d&rsquo;adulateurs qu&rsquo;elles attirent, ni pour la facilit\u00e9 qu&rsquo;elles donnent de se venger de ses ennemis. Apr\u00e8s cette excursion, il revient \u00e0 son sujet, et le prouve par un grand nombre d&rsquo;exemples, qu&rsquo;il tire de l&rsquo;Ecriture sainte, et qu&rsquo;il d\u00e9veloppe avec cette abondance qui lui \u00e9tait si naturelle, il prouve en m\u00eame temps ces deux v\u00e9rit\u00e9s : que les pers\u00e9cutions, quelles qu&rsquo;elles soient, et les afflictions, ne font que fortifier et illustrer davantage les \u00e2mes fortes; au lieu que les plus grandes faveurs et les plus signal\u00e9s bienfaits ne servent de rien aux \u00e2mes faibles, ne les emp\u00eachent pas de succomber et de commettre une infinit\u00e9 de fautes.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<hr \/>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Avons-nous un moyen de gu\u00e9rir ceux qui sont ainsi affect\u00e9s ? S\u2019ils voulaient nous ouvrir leurs oreilles, nous d\u00e9couvrir le fond de leur c\u0153ur, accueillir nos paroles ! Pour les \u00eatres sans raison, nous ne pouvons pas les faire sortir de leur fange, du bourbier o\u00f9 ils se vautrent ; ils n\u2019ont pas la raison en partage. Mais cette cr\u00e9ature dou\u00e9e de douceur, d\u2019intelligence et de raison, l\u2019homme, c\u2019est de l\u2019homme que je parle, il n\u2019a qu\u2019\u00e0 le vouloir; c\u2019est chose facile; rien de plus ais\u00e9, que de le faire sortir du bourbier, de l\u2019infection, de ce fumier, de cette boue. Car enfin, pourquoi la richesse, \u00f4 homme ! te semble-t-elle digne d\u2019\u00eatre recherch\u00e9e avec tant d\u2019ardeur ? \u00e0 cause du plaisir, et c\u2019est tout, que procure la table? \u00e0 cause de la consid\u00e9ration ? du cort\u00e8ge que te font les gens qui t\u2019honorent pour ta richesse ? \u00e0 caus\u00e9 du pouvoir de te venger de ceux qui t\u2019ont offens\u00e9 ? Est-ce parce qu\u2019elle te rend redoutable \u00e0 tous ?<\/strong><\/p>\n<p>Impossible, en effet, d\u2019all\u00e9guer d\u2019autre cause que le plaisir, ou la certitude de trouver des flatteries, ou la terreur qu\u2019on inspire ou le pouvoir de se venger. En effet, ni la sagesse, ni la temp\u00e9rance, ni la mod\u00e9ration, ni l\u2019intelligence ne sont les fruits ordinaires de la richesse ; elle ne rend l\u2019homme ni meilleur, ni plus humain, ni ma\u00eetre de sa col\u00e8re, ni ma\u00eetre de son ventre, ni sup\u00e9rieur aux plaisirs ; elle n\u2019enseigne pas la mod\u00e9ration ; elle n\u2019apprend pas l\u2019humilit\u00e9 ; elle n\u2019introduit ni n\u2019implante dans l\u2019\u00e2me aucune vertu. Impossible de dire que ce ne soit pour aucune de ces raisons que la richesse ne soit recherch\u00e9e avec tant d\u2019ardeur, avec tant d\u2019amour. Non seulement elle ne sait ni planter ni cultiver aucun des biens de l\u2019\u00e2me; mais les germes cach\u00e9s qu\u2019elle y trouve, elle les corrompt, elle en pr\u00e9vient le d\u00e9veloppement, elle les fl\u00e9trit, elle les dess\u00e8che: il en est qu\u2019elle arrache pour introduire les semences contraires: un luxe immod\u00e9r\u00e9, une fureur intempestive, une col\u00e8re injuste, l\u2019arrogance, l\u2019orgueil, le d\u00e9lire. Mais je n\u2019en dirai rien: Ceux que poss\u00e8de cette maladie, ne soutiendraient pas un discours sur la vertu et sur le vice, livr\u00e9s qu\u2019ils sont tout entiers aux plaisirs, et, pour cette raison, esclaves des volupt\u00e9s; on aurait beau tout ensemble les accuser et les convaincre. N\u00e9gligeons donc un moment ces r\u00e9flexions. Arrivons \u00e0 ce qui nous reste \u00e0 dire, et voyons si la richesse a pour elle quelque plaisir, quelque consid\u00e9ration qui lui soit propre; c\u2019est tout le contraire que je vois. Si vous voulez, examinons d\u2019abord les tables des riches et celles des pauvres; demandons-leur, au moment du repas, lesquels jouissent du plaisir le plus pur, go\u00fbtent le vrai plaisir. Ceux qui, jusqu\u2019\u00e0 la fin du jour, couch\u00e9s dans la salle \u00e0 manger, joignent les soupers aux d\u00eeners, cr\u00e8vent leur ventre, d\u00e9pravent leurs sens; sous la charge excessive des mets, font sombrer le navire; inondent la sentine; produisent comme un naufrage du corps appesanti, envahi; ceux qui en roulent sur leurs pieds, leurs mains, leur langue, tout leur corps; les liens de l\u2019ivresse et de la luxure, plus lourds qu\u2019une cha\u00eene de fer; ceux qui renoncent au sommeil calme et pur; qui ne peuvent plus s\u2019affranchir de l\u2019effroi des songes, ceux qui se rendent plus mis\u00e9rables que les fous furieux; qui introduisent volontairement le d\u00e9mon dans leur \u00e2me; qui s\u2019exposent en spectacle \u00e0 la ris\u00e9e de leurs serviteurs; disons mieux, qui paraissent, aux meilleurs de ces serviteurs, un objet lugubre et digne de larmes ? Sont-ce l\u00e0 les plus heureux, ces stupides, incapables de reconna\u00eetre personne aupr\u00e8s d\u2019eux, incapables de rien dire, de rien entendre; qu\u2019il faut porter, dans les bras, de la salle \u00e0 manger sur leurs lits ? ou les hommes sobres et vigilants, qui mesurent leur nourriture \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9, qui naviguent au souffle des vents prosp\u00e8res, pour qui le plus grand plaisir, c\u2019est d\u2019avoir faim quand ils mangent, d\u2019avoir soif quand ils boivent ? En effet, rien n\u2019importe plus, et aux plaisirs, et \u00e0 la sant\u00e9, que d\u2019avoir faim, que d\u2019avoir soif, lorsqu\u2019on touche aux mets qui viennent d\u2019\u00eatre servis; de ce r\u00e9gler sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour se rassasier; de ne pas, franchir les limites du n\u00e9cessaire; de ne pas charger le corps d\u2019un fardeau que ses forces ne peuvent supporter.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Si vous refusez de m\u2019en croire, \u00e9tudiez dans les uns et dans les autres, l\u2019\u00e9tat du corps, l\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00e2me. N\u2019est-il pas vrai que chez ceux qui suivent un r\u00e9gime ainsi mod\u00e9r\u00e9 (n\u2019allez pas m\u2019opposer ce qui arrive rarement, des accidents, quelques maladies par suite de telle cause ou de telle autre ; observez ce qui arrive toujours et constamment, vous prononcerez ensuite); n\u2019est-il pas vrai que, pour ceux qui pratiquent la temp\u00e9rance dans le boire et le manger, le corps est vigoureux, les sens deviennent plus p\u00e9n\u00e9trants, accomplissant avec une enti\u00e8re facilit\u00e9 les fonctions qui leur sont propres ? <\/strong><\/p>\n<p>Chez les autres, au contraire, vici\u00e9 par l\u2019exc\u00e8s des humeurs, le corps est plus mou que la cire; l\u2019essaim des maladies l\u2019assi\u00e8ge; vous voyez en effet bient\u00f4t s\u2019abattre sur eux et la goutte et un tremblement importun, et une vieillesse pr\u00e9matur\u00e9e; ajoutez \u00e0 cela les douleurs de t\u00eate; les tensions d\u2019estomac, les paralysies qui les suivent; plus d\u2019app\u00e9tit. Il faut toujours des m\u00e9decins, toujours des rem\u00e8des, un traitement de tous les instants. Est-ce donc l\u00e0 le plaisir, r\u00e9pondez-moi ? Je voudrais entendre la r\u00e9ponse d\u2019un de ces hommes qui savent ce que c\u2019est que le plaisir; le plaisir se montre lorsque le d\u00e9sir pr\u00e9c\u00e8de, que la jouissance vient apr\u00e8s. Mais si la jouissance manque; si le d\u00e9sir ne para\u00eet pas, le plaisir s\u2019\u00e9vanouit. Voil\u00e0 pourquoi les malades, \u00e0 la vue des mets les plus recherch\u00e9s qu\u2019on leur sert, n\u2019\u00e9prouvent que des d\u00e9go\u00fbts. Ils se r\u00e9crient contre l\u2019importun qui les force d\u2019en go\u00fbter; c\u2019est qu\u2019ils ne ressentent pas le d\u00e9sir, qui donne \u00e0 la jouissance tout son agr\u00e9ment. Ce n\u2019est pas la nourriture en elle-m\u00eame, ce n\u2019est pas le breuvage en lui-m\u00eame, c\u2019est l\u2019app\u00e9tit de l\u2019estomac qui produit le d\u00e9sir, et op\u00e8re le plaisir apr\u00e8s. Voil\u00e0 pourquoi un sage, qui se connaissait bien en plaisirs, et qui savait dire sur ce sujet des paroles sens\u00e9es: L\u2019\u00e2me rassasi\u00e9e, dit-il, foulera aux pieds le rayon de miel\u00a0 (Prov. 27, 7), montrant par l\u00e0 que ce n\u2019est pas dans la table, mais dans la disposition de l\u2019estomac que r\u00e9side le plaisir. Voil\u00e0 encore pourquoi le Proph\u00e8te, passant en revue les miracles accomplis dans l\u2019\u00c9gypte et dans le d\u00e9sert, dit, entre autres paroles: Il les a rassasi\u00e9s du miel sorti de la pierre (Psal. 80,13) Or on ne voit nullement que la pierre leur ait vers\u00e9 du miel: qu\u2019a-t-il donc voulu dire ? Accabl\u00e9s de fatigues d\u2019un long voyage, en proie \u00e0 une soif violente, les H\u00e9breux trouv\u00e8rent tout \u00e0 coup de l\u2019eau fra\u00eeche. Leur grand plaisir fut qu\u2019ils \u00e9prouvaient la soif; pour exprimer la sensation d\u00e9licieuse que cette eau leur causa, le Proph\u00e8te la nomme du miel. Ce n\u2019est pas que l\u2019eau f\u00fbt r\u00e9ellement chang\u00e9e en miel, mais il a voulu montrer que le plaisir, procur\u00e9 par cette eau, avait toute la douceur du miel, parce que la soif tourmentait ceux qui la trouv\u00e8rent et qui en burent. S\u2019il en est ainsi, si la contradiction est impossible m\u00eame de la part de celui qui serait enti\u00e8rement d\u00e9pourvu de sens, n\u2019est-il pas manifeste que c\u2019est \u00e0 la table du pauvre que s\u2019assied le plaisir pur, le plaisir sinc\u00e8re et parfaitement vrai; au contraire, \u00e0 la table du riche, ce qui incommode, ce qui d\u00e9go\u00fbte, ce qui souille ? N\u2019est-il pas vrai, comme l\u2019a dit le Sage d\u2019autrefois, que la douceur m\u00eame devient importune ? (Prov. ibid.)<\/p>\n<div id=\"attachment_697\" style=\"width: 660px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-697\" class=\"size-full wp-image-697\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/web.14.jpg\" alt=\"La Crucifixion, d\u00e9tail, Dionysius\" width=\"650\" height=\"576\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/web.14.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/web.14-300x266.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><p id=\"caption-attachment-697\" class=\"wp-caption-text\">La Crucifixion, d\u00e9tail, Dionysius, XVIe si\u00e8cle, Galeries Tretyakov, Moscou<\/p><\/div>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Mais c\u2019est l\u2019honneur, me dira-t-on, que la richesse assure, \u00e0 qui la poss\u00e8de, l\u2019honneur et le pouvoir de se venger facilement de ses ennemis. Est-ce donc pour cela, r\u00e9pondez-moi, que la richesse vous para\u00eet d\u00e9sirable, digne que vous employiez toutes vos forces \u00e0 la conqu\u00e9rir, parce qu\u2019elle nourrit en nous les passions les plus funestes, parce qu\u2019elle assure, \u00e0 la col\u00e8re, son effet; parce qu\u2019elle excite, parce qu\u2019elle stimule, parce qu\u2019elle grossit cette fureur de gloire comme ces bulles qui se gonflent et qu\u2019on remplit d\u2019air; parce qu\u2019elle vous gonfle jusqu\u2019au d\u00e9lire ? <\/strong><\/p>\n<p>N\u2019est-ce pas au contraire surtout pour cette raison qu\u2019il nous faut la fuir, sans regarder en arri\u00e8re, puisqu\u2019elle introduit dans notre \u00e2me des b\u00eates furieuses et cruelles; puisqu\u2019elle nous prive de la vraie gloire, de la gloire que tous estiment puisqu\u2019elle y substitue la gloire mensong\u00e8re, fard\u00e9e de couleurs emprunt\u00e9es; puisqu\u2019elle nous fait prendre, estimer comme vraie cette gloire mensong\u00e8re qui n\u2019a pour elle qu\u2019une vaine apparence ? Les courtisanes charg\u00e9es de couleurs et de peinture, se font, de leur laideur une beaut\u00e9, et cette laideur, cette difformit\u00e9, trompant les yeux, se fait passer pour cette beaut\u00e9 m\u00eame qui n\u2019a rien avec elle de commun. Ainsi fait la richesse, pr\u00e9tendant que les adulations constituent l\u2019honneur. Ne consid\u00e9rez pas ce qui se montre, les \u00e9loges qu\u2019inspire la crainte, que dictent les flatteries, ce sont des couleurs et de la peinture. Ouvrez le c\u0153ur de chacun de ceux qui vous flattent ; que trouverez-vous \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ? Des accusations sans fin, des milliers d\u2019ennemis qui crient contre vous, qui ont plus d\u2019aversion, plus de haine pour vous, que les ennemis les plus implacables et les plus acharn\u00e9e. Vienne une r\u00e9volution, qui fasse tomber ce masque dont la crainte s\u2019est couverte, comme la chaleur du soleil fait tomber le fard et montre les visages tels qu\u2019ils sont; alors vous verrez combien vous \u00e9tiez en m\u00e9pris aupr\u00e8s de ceux qui vous flattaient; vous avez cru \u00eatre honor\u00e9 de ceux qui vous d\u00e9testaient le plus; ils vous accablaient, ils vous d\u00e9chiraient, dans leur c\u0153ur, de mille outrages, et leur plus vif d\u00e9sir c\u2019\u00e9tait de vous voir plong\u00e9 dans les plus affreux malheurs. L\u2019honneur, c\u2019est la vertu; c\u2019est la vertu seule qui le donne; l\u2019honneur n\u2019a rien de forc\u00e9; l\u2019honneur n\u2019a rien de pl\u00e2tr\u00e9; il n\u2019a pas de masque pour se cacher; il est pur, il est sinc\u00e8re, et jamais le malheur des temps ne pr\u00e9vaut contre lui.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Mais vous voulez vous venger de ceux qui vous ont afflig\u00e9 ? Eh ! n\u2019est-ce pas, au contraire, surtout pour cette raison, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, qu\u2019il faut fuir la richesse ? Elle fait que vous aiguisez le glaive contre vous-m\u00eame; elle charge les comptes qu\u2019il vous faudra rendre dans l\u2019avenir; elle vous pr\u00e9pare d\u2019insupportables ch\u00e2timents. Le mal de la vengeance est si grand qu\u2019il force Dieu m\u00eame \u00e0 r\u00e9voquer sa bont\u00e9, et qu\u2019il rend inutile le pardon, d\u00e9j\u00e0 accord\u00e9, d\u2019un nombre infini de p\u00e9ch\u00e9s. <\/strong><\/p>\n<p>Vous savez bien qu\u2019un homme s\u2019\u00e9tait vu remettre dix mille talents: une seule pri\u00e8re avait suffi pour lui faire obtenir une telle gr\u00e2ce; quand ce m\u00eame homme exigea cent deniers de celui qui servait comme lui, c\u2019est-\u00e0-dire quand il r\u00e9clama le ch\u00e2timent des torts qu\u2019on avait envers lui, par sa cruaut\u00e9 envers son semblable, il pronon\u00e7a sa propre condamnation. (Math. 18,23-35) Ce fut l\u00e0 l\u2019unique raison pour laquelle il fut livr\u00e9 aux bourreaux, aux ch\u00e2timents, condamn\u00e9 \u00e0 rendre les dix mille talents: Aucun pardon, aucune excuse ne le put sauver; il lui fallut subir le supplice \u00e9ternel; il lui fallut payer toute la dette que la bont\u00e9 de Dieu, pr\u00e9venant ses d\u00e9sirs, lui avait remise auparavant. Est-ce pour cela, r\u00e9pondez-moi, que la richesse est si d\u00e9sirable, si aimable ? est-ce parce qu\u2019elle vous porte si facilement \u00e0 des fautes de ce genre ? Je dis qu\u2019au contraire, pour cette raison, il la faut regarder comme ces ennemis, ennemis particuliers, ennemis publics, coupables de massacres et de meurtres nombreux, dont on se d\u00e9tourne avec horreur. Mais la pauvret\u00e9, me dit-on, est importune, sa charge a souvent fait que l\u2019on prof\u00e8re des blasph\u00e8mes, qu\u2019il faut supporter des occupations indignes d\u2019un homme libre. Non, ce n\u2019est pas la pauvret\u00e9, mais la faiblesse de l\u2019\u00e2me: Lazare aussi \u00e9tait pauvre, et pauvre tout \u00e0 fait. (Lc 16, 20) \u00c0 sa pauvret\u00e9 se joignait la maladie, plus am\u00e8re que toute pauvret\u00e9, et qui rend la pauvret\u00e9 plus cruelle. Ajoutez, \u00e0 sa maladie, l\u2019abandon, le manque de toute assistance, qui rendait plus am\u00e8res et sa pauvret\u00e9 et sa maladie. Prenez en effet, chacun de ces maux, un \u00e0 un; ils sont accablants; mais, si vous n\u2019avez personne qui vous assiste, alors le malheur est plus affreux; la flamme qui vous br\u00fble, plus cruelle, la douleur plus am\u00e8re, la temp\u00eate plus atroce, le tourbillon plus violent, la fournaise: plus d\u00e9vorante. Mais maintenant, si vous voulez examiner attentivement, vous trouverez encore en Lazare une quatri\u00e8me douleur: un riche aupr\u00e8s de lui, avec sa licence et son luxe. Si vous voulez d\u00e9couvrir encore un cinqui\u00e8me foyer de cette flamme, vous le verrez aussi d\u2019une mani\u00e8re distincte. Car, non seulement ce riche vivait dans les d\u00e9lices, mais de plus, deux fois, trois fois, disons mieux, \u00e0 chaque instant du jour, ce riche voyait Lazare; car le pauvre \u00e9tait l\u00e0, couch\u00e9 par terre: triste et mis\u00e9rable spectacle, fait pour exciter la douleur et la piti\u00e9. Sa vue seule aurait attendri un c\u0153ur de pierre; cependant la vue de Lazare ne porta en rien cet homme sans humanit\u00e9 \u00e0 soulager la douleur d\u2019un tel pauvre. Ce sybarite se mettait \u00e0 sa table; il avait ses coupes pleines, pleines jusqu\u2019au bord; le vin les remplissait \u00e0 flots; il avait une somptueuse arm\u00e9e de cuisiniers, ses parasites, ses flatteurs d\u00e8s le point du jour; des ch\u0153urs de personnages chantant, versant les vins, pr\u00eatant \u00e0 rire par leurs bons mots; le riche n\u2019avait pour pens\u00e9e que la gourmandise sous toutes ses formes, s\u2019enivrant, engloutissant tout dans son ventre, superbe dans ses v\u00eatements, fier de sa table, passant toute sa vie dans toute esp\u00e8ce de volupt\u00e9s; et \u00e0 ce pauvre, tourment\u00e9 par la faim, par les douleurs poignantes de la maladie, assi\u00e9g\u00e9 par tant d\u2019ulc\u00e8res, abandonn\u00e9, afflig\u00e9 chaque jour de nouvelles douleurs, le riche, qui le voyait, ne donna jamais une place m\u00eame dans sa pens\u00e9e. Parasites, flatteurs, mangeant avec exc\u00e8s, se crevaient presque le ventre, et ce pauvre, si compl\u00e8tement pauvre, \u00e9tendu par terre, accabl\u00e9 de maux, ne jouissait pas m\u00eame des miettes de cette table somptueuse, quoique ces miettes eussent combl\u00e9 ses d\u00e9sirs: eh bien ! malgr\u00e9 cela, la vertu de Lazare ne subit aucun dommage, jamais il ne fit entendre une parole am\u00e8re, un blasph\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Comme on voit, au sein d\u2019une flamme ardente, l\u2019or purifi\u00e9 devenir plus brillant, ainsi, cet infortun\u00e9 ; dans ce tourbillon de souffrances, \u00e9tait plus fort que toutes ces souffrances, plus fort que le bouleversement o\u00f9 les souffrances jettent la plupart des hommes. <\/strong><\/p>\n<p>S\u2019il suffit aux pauvres de voir des riches pour s\u00e9cher de jalousie, pour se sentir consum\u00e9s par l\u2019envie, pour trouver l\u2019existence insupportable, et cela, quand ils ont la nourriture n\u00e9cessaire, et m\u00eame des gens qui les soignent, que dirons-nous de ce pauvre, pauvre comme on ne le fut jamais, et non seulement pauvre, mais malade, sans personne pour l\u2019assister ou le consoler, qui se voyait au milieu de la ville comme dans une solitude profonde, qui se sentait rong\u00e9 par la faim la plus cruelle, et qui contemplait ce riche inond\u00e9 de tous les biens, qui semblaient jaillir pour lui comme de sources abondantes; tandis que l\u2019infortun\u00e9, d\u00e9pourvu de toute consolation humaine, \u00e9tait comme une table continuellement servie pour les chiens qui venaient l\u00e9cher ses plaies (car il \u00e9tait tellement perclus, paralys\u00e9 de tous les membres, qu\u2019il n\u2019avait pas m\u00eame la force de les \u00e9carter) quels p\u00e9nibles sentiments n\u2019auraient pas troubl\u00e9 son \u00e2me, si elle n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 fortement tremp\u00e9e dans le courage de la sagesse ? Voyez-vous bien qu\u2019\u00e0 celui qui ne se nuit pas \u00e0 lui-m\u00eame, quand l\u2019univers entier chercherait \u00e0 lui nuire, il n\u2019arrive aucun mal, car je veux reprendre la m\u00eame pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Car, voyez donc, en quoi la maladie, en quoi le manque d\u2019assistance, en quoi ces chiens toujours pr\u00e8s de lui, en quoi ce mauvais voisinage du riche, en quoi le faste et le luxe et l\u2019arrogance de ce superbe ont-ils \u00e9t\u00e9 nuisibles \u00e0 la vertu de cet athl\u00e8te ? Ces circonstances l\u2019ont-elles \u00e9nerv\u00e9, rendu moins vigoureux pour les combats de la vertu ? Qu\u2019y a-t-il dans ces \u00e9preuves qui aient ruin\u00e9 sa constance ? <\/strong><\/p>\n<p>Rien, non, rien jamais. Au contraire, ces maux l\u2019ont fortifi\u00e9, lui ont \u00e9t\u00e9 une occasion de conqu\u00e9rir mille couronnes. Il y a gagn\u00e9 un surcro\u00eet de r\u00e9compenses; un redoublement de salaire; une moisson de gloire et de r\u00e9mun\u00e9ration est sortie pour lui de ces maux sans nombre, de la cruaut\u00e9 de ce riche. Et en effet, s\u2019il a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9, ce n\u2019est pas seulement pour avoir endur\u00e9 la faim, la douleur de ses blessures, la langue des chiens ; voici son plus beau titre de gloire: en d\u00e9pit de ce riche dont chaque jour il subissait les regards, regards abaiss\u00e9s avec un continuel d\u00e9dain, il supporta noblement, avec une constance in\u00e9branlable, cette \u00e9preuve qui, s\u2019ajoutant \u00e0 l\u2019irritation de la pauvret\u00e9, de la maladie, de l\u2019abandon, devenait pour lui comme une nouvelle flamme qui le br\u00fblait avec la plus p\u00e9n\u00e9trante vivacit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><strong>Et que pensez-vous du bienheureux Paul ? R\u00e9pondez-moi, car rien n\u2019emp\u00eache de rappeler : encore son souvenir. N\u2019a-t-il pas support\u00e9 mille et mille douleurs, tombant sur lui comme la neige ? Eh bien ! quel mal en a-t-il \u00e9prouv\u00e9 ? n\u2019en a-t-il pas recueilli, au contraire, de plus grandes couronnes, pour avoir support\u00e9 la faim, le froid, la nudit\u00e9, les nombreux coups de verges qui le d\u00e9chiraient, les pierres qui le meurtrissaient; pour avoir \u00e9t\u00e9 plong\u00e9 dans la mer ? <\/strong><\/p>\n<p>Mais aussi, me dira-t-on, c\u2019\u00e9tait l\u2019illustre Paul, et le Christ l\u2019avait appel\u00e9. Mais Judas aussi \u00e9tait un des douze, et lui aussi, le Christ l\u2019avait appel\u00e9; mais ni le privil\u00e8ge d\u2019appartenir aux douze ni sa vocation ne lui servirent de rien, parce que son \u00e2me n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 la vertu. Au contraire, Paul luttant contre la faim, manquant des aliments n\u00e9cessaires, endurant chaque jour tant de maux, courait plein d\u2019all\u00e9gresse sur la route qui conduit au ciel. Judas, appel\u00e9 avant Paul, Judas qui jouit des m\u00eames privil\u00e8ges que Paul a re\u00e7us apr\u00e8s lui; qui fut initi\u00e9 \u00e0 la sagesse supr\u00eame; qui s\u2019assit \u00e0 la table sacr\u00e9e; qui assista \u00e0 cette redoutable c\u00e8ne; apr\u00e8s avoir re\u00e7u le pouvoir de ressusciter les morts, de purifier les l\u00e9preux, de chasser les d\u00e9mons; apr\u00e8s tant de discours entendus sur la pauvret\u00e9; apr\u00e8s avoir si longtemps convers\u00e9 avec le Christ; Judas, \u00e0 qui on avait confi\u00e9 l\u2019argent des pauvres, pour calmer sa passion de l\u2019argent (car c\u2019\u00e9tait un voleur), Judas m\u00eame dans ces circonstances, ne s\u2019est pas amend\u00e9, quoiqu\u2019il e\u00fbt obtenu une si grande preuve d\u2019indulgence. Le Christ savait bien en effet que c\u2019\u00e9tait une \u00e2me avide; que l\u2019amour de l\u2019argent le ferait p\u00e9rir, et non seulement le Christ ne le punit pas; mais, pour adoucir la plaie de son \u00e2me, pour pr\u00e9venir, par un moindre mal, un mal plus grand, il lui confia encore l\u2019argent des pauvres, afin que, trouvant de quoi rassasier sa cupidit\u00e9, il ne tomb\u00e2t pas dans le gouffre \u00e9pouvantable o\u00f9 n\u00e9anmoins il est tomb\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Saint Jean Chrysostome (\u2020407) \u0152uvres compl\u00e8tes, Tome IV, p.343 &#8211; 346, Traduction sous la direction de M. 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