{"id":6510,"date":"2023-07-23T19:47:31","date_gmt":"2023-07-23T17:47:31","guid":{"rendered":"http:\/\/hesychia.eu\/?p=6510"},"modified":"2023-07-23T19:57:06","modified_gmt":"2023-07-23T17:57:06","slug":"epoque_ottomane","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/2023\/07\/23\/epoque_ottomane\/","title":{"rendered":"L\u2019histoire longue du christianisme oriental \u00e0 l\u2019\u00e9poque ottomane (XVe-XIXe si\u00e8cle)"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">L\u2019organisation des \u00c9glises asservies<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La caract\u00e9ristique principale de l\u2019histoire du christianisme oriental, pour toute cette longue p\u00e9riode, est la soumission au pouvoir musulman\u2009; elle d\u00e9termine tous les aspects de la vie des \u00c9glises en Orient. Certes, la presque totalit\u00e9 des territoires chr\u00e9tiens d\u2019Asie est soumise \u00e0 l\u2019islam depuis le premier si\u00e8cle des conqu\u00eates arabo-musulmanes (632-717). Mais, durant cette seconde phase, la domination turque musulmane s\u2019\u00e9tend \u00e9galement sur les Balkans, au sud du Danube et sur les \u00eeles de la M\u00e9diterran\u00e9e orientale. Peu de temps apr\u00e8s la chute de Constantinople (1453), il ne reste plus aucun pouvoir chr\u00e9tien en Orient, except\u00e9 la lointaine et nordique Russie orthodoxe. Les chr\u00e9tiens \u2014 et les autres \u00ab\u2009gens du Livre\u2009\u00bb non musulmans \u2014 vivent d\u00e9sormais sous le statut des\u00a0<em>dhimmis<\/em>, des\u00a0<em>prot\u00e9g\u00e9s<\/em>. Un statut connu, certes, depuis le r\u00e8gne des Omeyyades (661-750), mais qui, sous les Ottomans, acquiert une signification beaucoup plus existentielle, puisqu\u2019il n\u2019existe plus de pouvoir politique chr\u00e9tien auquel les fid\u00e8les orientaux pourraient se r\u00e9f\u00e9rer. Par ailleurs, le statut des\u00a0<em>dhimmis<\/em>\u00a0constitue la base sur laquelle sont construits d\u2019une part l\u2019organisation des communaut\u00e9s non musulmanes assujetties, d\u2019autre part les rapports entre le pouvoir politique ottoman et ses sujets non musulmans ainsi que toute la vie \u00e9conomique et sociale de l\u2019Empire.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6498\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0122.jpg\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"452\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0122.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0122-300x209.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>Tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli et appliqu\u00e9, ce statut d\u00e9coule des\u00a0<em>privil\u00e8ges<\/em>\u00a0que Mehmet\u00a0II avait octroy\u00e9s au premier patriarche de Constantinople, Gennadios\u00a0II Scholarios (vers 1400-1472), lors de son investiture (4\u00a0f\u00e9vrier 1454). Conform\u00e9ment \u00e0 la volont\u00e9 du Conqu\u00e9rant, l\u2019\u00e9v\u00eaque de sa nouvelle capitale devenait le chef de tous les chr\u00e9tiens de l\u2019Empire (<em>roum millet bachi<\/em>, chef de la nation des chr\u00e9tiens,\u00a0<em>ethnarque<\/em>)\u2009; ces m\u00eames privil\u00e8ges sont accord\u00e9s par la suite aux chefs religieux des autres communaut\u00e9s monoth\u00e9istes de l\u2019Empire (juive, arm\u00e9nienne, copte, etc.), \u00e0 l\u2019exception toutefois des chr\u00e9tiens catholiques (romains), dont les int\u00e9r\u00eats aupr\u00e8s de la Sublime Porte seront garantis par les\u00a0<em>capitulations<\/em>\u00a0et d\u00e9fendus par les ambassades des pays chr\u00e9tiens occidentaux. Le statut de\u00a0<em>dhimmi<\/em>\u00a0laisse certes aux sujets chr\u00e9tiens du sultan, comme \u00e0 tous les non-musulmans, une certaine libert\u00e9 pour organiser leur vie sociale, civile et religieuse, pratiquer leur culte et pourvoir \u00e0 leur formation intellectuelle et spirituelle. Mais cette libert\u00e9 est assortie d\u2019un nombre important de restrictions et de contreparties douloureuses\u00a0: l\u2019imp\u00f4t de capitation (<em>djizya<\/em>) et celui sur les revenus annuels (<em>kharadj<\/em>)\u2009; les corv\u00e9es pour des travaux d\u2019utilit\u00e9 publique (<em>angariai<\/em>)\u2009; la \u00ab\u2009lev\u00e9e [pr\u00e9l\u00e8vement] des enfants\u2009\u00bb ou imp\u00f4t du sang (<em>devchirm\u00e9<\/em>,\u00a0<em>p\u00e9domazoma<\/em>)\u2009; la position d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 par rapport aux musulmans devant les tribunaux musulmans\u2009; l\u2019interdiction de construire des \u00e9glises nouvelles ou bien de r\u00e9parer celles qui restent \u00e0 leur disposition apr\u00e8s la confiscation et la transformation en mosqu\u00e9es des lieux du culte les plus en vue\u2009; l\u2019interdiction d\u2019ext\u00e9rioriser la foi par des processions, la sonnerie des cloches, les croix ou autres signes religieux ext\u00e9rieurs\u2009; l\u2019interdiction absolue de toute opinion d\u00e9sobligeante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019islam et de son proph\u00e8te, de tout pros\u00e9lytisme et de la conversion d\u2019un musulman \u00e0 une autre religion\u2009; l\u2019interdiction pour un non-musulman d\u2019\u00e9pouser une femme musulmane, etc.<\/p>\n<p>Les sujets non musulmans de l\u2019Empire sont ainsi amen\u00e9s \u00e0 organiser leur vie sociale, intellectuelle, cultuelle et spirituelle en vase clos, au sein de leurs propres communaut\u00e9s. Seul lieu de r\u00e9union autoris\u00e9, le lieu du culte devient le centre de la vie de la communaut\u00e9. \u00c0 sa t\u00eate se trouve son chef religieux, qui est son seul repr\u00e9sentant aupr\u00e8s de la Sublime Porte, l\u2019unique responsable de la conduite de ses membres aupr\u00e8s du pouvoir politique ottoman. Dans le cas qui nous int\u00e9resse davantage ici, le patriarche de Constantinople, second\u00e9 par le Grand Synode et ses divers secr\u00e9tariats, est charg\u00e9 de la collecte des imp\u00f4ts pour le compte de sa communaut\u00e9, du maintien de l\u2019ordre, de l\u2019ob\u00e9issance et de l\u2019ex\u00e9cution de tout ordre \u00e9manant des autorit\u00e9s ottomanes. En contrepartie, le\u00a0<em>millet bachi<\/em>\u00a0a la possibilit\u00e9 d\u2019organiser et de faire vivre sa communaut\u00e9, les chr\u00e9tiens orthodoxes de l\u2019Empire, selon le droit canon de l\u2019\u00c9glise orthodoxe et les us et coutumes de la soci\u00e9t\u00e9 byzantine\u2009; de pourvoir \u00e0 la vie cultuelle et spirituelle et \u00e0 la formation intellectuelle des fid\u00e8les\u2009; de pr\u00e9server les chr\u00e9tiens des islamisations massives et de les prot\u00e9ger contre l\u2019arbitraire des autorit\u00e9s turques\u2009; de d\u00e9fendre l\u2019Orthodoxie et les orthodoxes face \u00e0 la propagande et au pros\u00e9lytisme exerc\u00e9s par les missionnaires catholiques romains et, plus tard, protestants. L\u2019\u00c9glise garde donc son organisation en patriarcats, m\u00e9tropolies, archev\u00each\u00e9s, \u00e9v\u00each\u00e9s, paroisses, etc., ainsi que celle des fid\u00e8les en communes et en corporations de m\u00e9tiers\u2009; mais l\u2019\u00e9lection par le saint-synode des patriarches, des m\u00e9tropolites et des autres hauts dignitaires eccl\u00e9siastiques est soumise \u00e0 la publication d\u2019un\u00a0<em>b\u00e9rat<\/em>, d\u00e9cret de nomination \u00e9manant du sultan. Or, tr\u00e8s vite, le\u00a0<em>b\u00e9rat<\/em>\u00a0devient un instrument terrible aux mains d\u2019une administration ottomane arbitraire, l\u2019enjeu d\u2019ench\u00e8res co\u00fbteuses pour les finances des \u00c9glises et p\u00e9nibles pour leur vie. Pour nous limiter \u00e0 la seule fonction du patriarche de Constantinople, remarquons qu\u2019au cours de la p\u00e9riode\u00a01453-1821 le tr\u00f4ne patriarcal a chang\u00e9 cent trente fois environ de titulaire, ce qui donne une moyenne de moins de trois ans pour chaque investiture\u2009; soixante dix-sept patriarches ont occup\u00e9 le tr\u00f4ne \u0153cum\u00e9nique, ce qui signifie que chacun d\u2019eux en fut chass\u00e9 au moins une fois. Les patriarches disparus de mort naturelle en exercice sont peu nombreux, la plupart d\u2019entre eux ayant p\u00e9ri en exil ou en prison. Parmi les six patriarches qui connurent une mort violente, les uns furent pendus, les autres \u00e9trangl\u00e9s et jet\u00e9s \u00e0 la mer.<\/p>\n<p>La concentration extr\u00eame de tous les pouvoirs dans la capitale finit par donner aux instances eccl\u00e9siastiques de Constantinople une importance qu\u2019elles n\u2019avaient jamais connu \u00e0 l\u2019\u00e9poque byzantine. L\u2019instance supr\u00eame de l\u2019\u00c9glise est le Grand Synode, compos\u00e9 de pr\u00e9lats, de clercs, de dignitaires eccl\u00e9siastiques et de notables la\u00efcs\u2009; il \u00e9lit les patriarches et les m\u00e9tropolites des cinq patriarcats, veille sur l\u2019administration centrale et dioc\u00e9saine, pourvoit \u00e0 la cr\u00e9ation et au bon fonctionnement des \u00e9coles, se prononce sur la rectitude de la foi et des pratiques cultuelles, juge les d\u00e9lits relevant de ses comp\u00e9tences, d\u00e9cr\u00e8te l\u2019ind\u00e9pendance de telle \u00c9glise ou l\u2019autoc\u00e9phalie de telle autre, d\u00e9cide de l\u2019attitude \u00e0 tenir face \u00e0 l\u2019\u00c9glise latine ou aux \u00c9glises issues de la R\u00e9forme. Il est charg\u00e9 de la r\u00e9partition \u00e9quitable entre les r\u00e9gions et les corps de m\u00e9tiers des imp\u00f4ts dus au sultan ainsi que de leur perception. Quant au patriarche de Constantinople, son \u0153cum\u00e9nicit\u00e9 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi large, aussi importante et aussi d\u00e9terminante. Ainsi, par exemple, le Grand Synode de Constantinople d\u00e9clare (1484) non valide l\u2019union des \u00c9glises, d\u00e9cid\u00e9e au concile de Ferrare-Florence (1438-1439)\u2009; il propose l\u2019ouverture d\u2019\u00e9coles dans chaque dioc\u00e8se de l\u2019Empire (1593). De son c\u00f4t\u00e9, le patriarche de Constantinople J\u00e9r\u00e9mie\u00a0II hisse l\u2019\u00c9glise de Russie au rang de patriarcat (1591), r\u00e9pond aux sollicitations des th\u00e9ologiens protestants de T\u00fcbingen en d\u00e9finissant les rapports doctrinaux entre l\u2019Orthodoxie et les \u00c9glises issues de la R\u00e9forme (1573-1581).<\/p>\n<p>Certains patriarches d\u2019Alexandrie, d\u2019Antioche ou de J\u00e9rusalem jou\u00e8rent assur\u00e9ment un r\u00f4le majeur dans l\u2019\u00c9glise, mais \u00e0 titre personnel\u00a0: par leur culture, leur action et la force de leur personnalit\u00e9. Il en est de m\u00eame des conciles panorthodoxes r\u00e9unis \u00e0 Jassy (1642) et \u00e0 J\u00e9rusalem (1672) pour condamner l\u2019uniatisme qui s\u00e9vissait plus particuli\u00e8rement dans ces r\u00e9gions. Le clerg\u00e9 s\u00e9culier et les moines sont exempts des lourds imp\u00f4ts qui frappent les autres\u00a0<em>rayas<\/em>\u00a0(les sujets non musulmans), jouissent de certains privil\u00e8ges et sont les seuls autoris\u00e9s \u00e0 se d\u00e9placer\u2009; mais ils sont tenus de porter, comme signes ext\u00e9rieurs distinctifs et bien visibles, une soutane marron fonc\u00e9 ou noire, une coiffe sp\u00e9ciale, la barbe et la longue chevelure du clerg\u00e9 byzantin.<\/p>\n<p>Les monast\u00e8res, situ\u00e9s g\u00e9n\u00e9ralement dans des r\u00e9gions montagneuses, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des centres urbains et des grands axes routiers, servent de refuge\u2009; ils offrent protection et r\u00e9confort spirituel \u00e0 tous les fid\u00e8les afflig\u00e9s ou d\u00e9sempar\u00e9s\u2009; ils deviennent surtout les centres vivants et actifs de la vie cultuelle, spirituelle et intellectuelle de l\u2019Orthodoxie. Les monast\u00e8res du mont Athos, la Montagne Sainte, sont certes les plus connus\u2009; des couvents importants et tr\u00e8s actifs existent cependant dans toutes les r\u00e9gions de l\u2019Empire\u00a0: dans le monde de culture grecque, mais aussi dans les r\u00e9gions orientales de culture arabe, dans les Balkans de culture slave, au sein des autres communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes, arm\u00e9nienne, nestorienne, copte, maronite, etc. Leur r\u00f4le sera immense et salutaire pour le r\u00e9confort des fid\u00e8les et la sauvegarde de la foi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">Vie spirituelle et conscience d\u2019appartenance \u00e0 une \u00ab\u2009nation orthodoxe\u2009\u00bb<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pendant toute cette longue \u00e9poque d\u2019asservissement, les peuples chr\u00e9tiens connaissent des conditions de vie mat\u00e9rielle, intellectuelle et morale mis\u00e9rables. Les pr\u00eatres et, souvent, les \u00e9glises faisant d\u00e9faut, et aussi parce qu\u2019ils s\u2019y sentent plus en s\u00e9curit\u00e9, les fid\u00e8les prennent l\u2019habitude de fr\u00e9quenter les chapelles rupestres et les monast\u00e8res. Toute f\u00eate importante est pr\u00e9texte \u00e0 des fuites vers les campagnes d\u00e9peupl\u00e9es et les sites escarp\u00e9s. La c\u00e9l\u00e9bration des offices s\u2019y fait plus librement et dans une atmosph\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 et de solidarit\u00e9 plus grandes. La vie religieuse rev\u00eat d\u00e8s lors un caract\u00e8re \u00e9minemment liturgique. Les pr\u00eatres, peu nombreux, sont g\u00e9n\u00e9ralement frustes et illettr\u00e9s. L\u2019instruction des moines n\u2019est que rarement sup\u00e9rieure \u00e0 celle des pr\u00eatres s\u00e9culiers. Mais leur vie retir\u00e9e et leur attachement \u00e0 la tradition, voire aux formes les plus ext\u00e9rieures de la pratique religieuse, exercent une forte influence sur les fid\u00e8les, dont ils sont les guides incontest\u00e9s. Aussi la vie religieuse acquiert-elle un caract\u00e8re monastique prononc\u00e9 que l\u2019on peut observer contin\u00fbment durant cette p\u00e9riode, et m\u00eame aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le souci principal de toutes les \u00c9glises asservies est la protection de leurs fid\u00e8les contre l\u2019arbitraire du ma\u00eetre musulman, le r\u00e9confort de leur mis\u00e8re mat\u00e9rielle et spirituelle, l\u2019affermissement de leur foi orthodoxe devant les deux grands dangers que sont la conversion \u00e0 l\u2019islam et l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 la foi catholique romaine (et, au\u00a0XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 la foi protestante \u00e9galement). Les \u00c9glises asservies doivent livrer ce double combat \u00e0 armes in\u00e9gales\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elles ont \u00e0 faire face \u00e0 l\u2019attrait qu\u2019exerce sur les\u00a0<em>rayas<\/em>\u00a0la puissance et la richesse du ma\u00eetre musulman, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019interdiction absolue de pol\u00e9miquer avec la religion musulmane\u2009; de l\u2019autre, elles ont \u00e0 se mesurer \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle incontestable des missionnaires latins, dont l\u2019\u0153uvre s\u2019appuie sur une formidable organisation et sur le soutien int\u00e9ress\u00e9 des \u00c9tats occidentaux. Les \u00c9glises orientales n\u2019ont \u00e0 proposer aux fid\u00e8les que la beaut\u00e9 de leurs offices liturgiques et leur richesse spirituelle\u2009; elles les invitent \u00e9galement \u00e0 un attachement inconditionnel \u00e0 la tradition et \u00e0 une observance stricte des pratiques religieuses orthodoxes. Une tradition et des pratiques si profond\u00e9ment enracin\u00e9es dans l\u2019histoire et la culture de chaque peuple qu\u2019elles finissent par faire indissociablement partie de son identit\u00e9 linguistique, culturelle et ethnique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la nature de la vie religieuse et morale se trouve \u00eatre \u00e9troitement li\u00e9e au niveau de l\u2019instruction et de la vie intellectuelle des\u00a0<em>rayas<\/em>. Or, pendant le premier si\u00e8cle (1453-1530), l\u2019\u00e9ducation est presque inexistante. Aussi la vie religieuse et morale atteint-elle le seuil critique. Mais, au milieu du\u00a0XVI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, se dessine un mouvement de renouveau intellectuel et religieux dont les acteurs cherchent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 poser les bases et \u00e0 d\u00e9finir le contenu. Un si\u00e8cle plus tard, cependant, l\u2019enseignement hautement universitaire dispens\u00e9 entre\u00a01614 et\u00a01640 par le n\u00e9o-aristot\u00e9licien Th\u00e9ophile Corydal\u00e9e (vers 1570-1646) permet un progr\u00e8s consid\u00e9rable de l\u2019instruction et un changement radical de son organisation et de son contenu. Le syst\u00e8me \u00e9ducatif corydal\u00e9en conna\u00eetra son plein \u00e9panouissement au\u00a0XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, dans les Acad\u00e9mies princi\u00e8res de Bucarest et de Jassy\u2009; il pr\u00e9parera les esprits \u00e0 la r\u00e9ception des Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Celles-ci furent introduites dans le syst\u00e8me \u00e9ducatif orthodoxe gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019enseignement (1742-1765), \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie du mont Athos notamment (1753-1757), et aux ouvrages scientifiques du moine Eug\u00e9nios Voulgaris (1716-1806). Outre l\u2019ouverture du monde orthodoxe aux sciences et aux id\u00e9es nouvelles de l\u2019Europe des Lumi\u00e8res, le \u00ab\u2009si\u00e8cle des Lumi\u00e8res n\u00e9o-grecques\u2009\u00bb (1750-1821) se caract\u00e9rise aussi par la multiplication des \u00e9coles, l\u2019augmentation consid\u00e9rable du nombre des professeurs et des \u00e9l\u00e8ves dans tous les territoires orthodoxes asservis, l\u2019\u00e9l\u00e9vation significative du niveau des \u00e9tudes et une soif avide d\u2019acc\u00e9der le plus rapidement possible \u00e0 un savoir jusqu\u2019alors inconnu. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il faut situer \u00e9galement le formidable renouveau spirituel connu g\u00e9n\u00e9ralement sous le nom de\u00a0<em>mouvement philocalique<\/em>, lequel, parti du mont Athos et du renouveau spirituel grec, a joui au\u00a0XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle d\u2019un \u00e9panouissement et d\u2019un rayonnement extraordinaires en milieu slave.<\/p>\n<p>Les intellectuels, en g\u00e9n\u00e9ral des eccl\u00e9siastiques, font leurs \u00e9tudes en Occident (en Italie au d\u00e9but, un peu partout par la suite), dans les universit\u00e9s europ\u00e9ennes, o\u00f9 ils ont le loisir de conna\u00eetre les courants de pens\u00e9e et les querelles religieuses de l\u2019Europe. C\u2019est aussi en Occident que sont \u00e9dit\u00e9s les livres (d\u2019abord en grec, puis en arabe, slavon, arm\u00e9nien, copte, etc.) destin\u00e9s au culte, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et \u00e0 la formation intellectuelle et religieuse en g\u00e9n\u00e9ral. Et, si l\u2019\u00e9dition et la diffusion d\u2019ouvrages contre l\u2019islam s\u2019av\u00e8rent une entreprise dangereuse, les trait\u00e9s anti-latins sont particuli\u00e8rement nombreux. Sont \u00e9galement \u00e9crits et publi\u00e9s d\u2019autres ouvrages, comme les recueils de sermons, de Vies des saints et d\u2019histoires \u00e9difiantes, les manuels de cat\u00e9chisme, les traductions en langues vernaculaires des \u00e9crits des docteurs de l\u2019\u00c9glise ancienne.<\/p>\n<p>La nature de l\u2019organisation de l\u2019\u00c9glise et les conditions mis\u00e9rables d\u2019existence conduisent petit \u00e0 petit \u00e0 la naissance et au d\u00e9veloppement d\u2019une conscience unitaire de tous les peuples orthodoxes asservis. Cette conscience d\u2019appartenir \u00e0 la nation orthodoxe, d\u00e9velopp\u00e9e surtout par les hauts pr\u00e9lats et l\u2019enseignement secondaire et sup\u00e9rieur, n\u2019exclut certes pas la conscience ethnique qui est cultiv\u00e9e au sein des communaut\u00e9s par le bas clerg\u00e9 et les \u00e9coles \u00e9l\u00e9mentaires ainsi que par les offices religieux en langue vernaculaire\u2009; car la foi chr\u00e9tienne est v\u00e9cue avant tout comme greff\u00e9e sur l\u2019histoire, la langue et la culture de chaque peuple. \u00c0 aucun autre moment de l\u2019histoire de tous ces peuples conscience ethnique et conscience religieuse, identit\u00e9 culturelle et authenticit\u00e9 de la foi, n\u2019ont \u00e9t\u00e9 si \u00e9troitement li\u00e9es, confondues, fusionn\u00e9es. Mais, par-del\u00e0 leur conscience ethnique particuli\u00e8re, l\u2019ensemble des\u00a0<em>rayas<\/em>\u00a0orthodoxes ont le sentiment de former le peuple \u00e9lu \u00e0 qui Dieu fait subir tous ces malheurs afin de les \u00e9prouver et de leur t\u00e9moigner son amour. Or ces \u00e9preuves ne sont que passag\u00e8res. Dieu interviendra \u00e0 nouveau dans l\u2019histoire pour abr\u00e9ger les souffrances de ses fid\u00e8les serviteurs et pour les r\u00e9compenser, soit en leur offrant la vie \u00e9ternelle apr\u00e8s la Parousie du Christ, toute proche, soit en les aidant \u00e0 restaurer un empire orthodoxe oriental plus grand, plus puissant et plus glorieux que par le pass\u00e9. Cette derni\u00e8re id\u00e9e, n\u00e9e avant m\u00eame la disparition compl\u00e8te de l\u2019Empire byzantin, traverse toute la p\u00e9riode de domination ottomane, s\u2019enrichit d\u2019apports multiples, conna\u00eet des orientations diverses et g\u00e9n\u00e8re une litt\u00e9rature eschatologique fort riche\u2009; elle nourrit la r\u00e9sistance des\u00a0<em>rayas<\/em>\u00a0\u00e0 l\u2019occupant, de m\u00eame qu\u2019elle est nourrie par les divers mouvements insurrectionnels ainsi que par une propagande habile des puissances chr\u00e9tiennes, notamment par la politique orientale de la Russie orthodoxe.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du\u00a0XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les deux guerres russo-turques (1767-1792) et les mouvements insurrectionnels qui les accompagnent ou les suivent galvanisent les esprits et amplifient les aspirations relatives \u00e0 la lib\u00e9ration \u00e0 l\u2019\u00e9gard du joug ottoman. Vers la fin de ce si\u00e8cle et durant les premi\u00e8res d\u00e9cennies du\u00a0XIX<sup>e<\/sup>, les id\u00e9es politiques des Lumi\u00e8res aff\u00e9rentes \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9, \u00e0 l\u2019identit\u00e9 linguistique et culturelle et \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance nationale font voler en \u00e9clats la conscience orthodoxe unitaire et le r\u00eave de la restauration d\u2019un empire orthodoxe oriental. D\u00e8s lors, les peuples asservis, les peuples balkaniques notamment, pr\u00e9parent chacun pour soi, secr\u00e8tement mais activement, sa lib\u00e9ration et la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat national ind\u00e9pendant. Ils poursuivent en fait trois objectifs\u00a0: la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat ind\u00e9pendant, d\u2019une \u00c9glise nationale ind\u00e9pendante et d\u2019une culture nationale ind\u00e9pendante. Malgr\u00e9 le d\u00e9sarroi du patriarcat et des Phanariotes devant l\u2019\u00e9miettement de la conscience orthodoxe unitaire et l\u2019abandon du r\u00eave d\u2019un empire restaur\u00e9, l\u2019\u00c9glise de chaque peuple se met au service des luttes men\u00e9es par celui-ci. L\u2019obtention de l\u2019ind\u00e9pendance exigera des luttes acharn\u00e9es et des sacrifices \u00e9normes. Entre les revendications territoriales ambitieuses de chaque peuple balkanique, les oppositions de la Turquie et les int\u00e9r\u00eats des grandes puissances, le chemin sera long, tortueux et sem\u00e9 d\u2019emb\u00fbches. En effet, il aura fallu plus d\u2019un si\u00e8cle de gestation douloureuse entre le d\u00e9clenchement de l\u2019insurrection serbe (1804) et la reconnaissance de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019\u00c9tat albanais (1913). Il en sera de m\u00eame pour l\u2019ind\u00e9pendance des \u00c9glises vis-\u00e0-vis du patriarcat \u0153cum\u00e9nique\u2009; si, entre la proclamation unilat\u00e9rale de l\u2019autoc\u00e9phalie de l\u2019\u00c9glise de Gr\u00e8ce (1833) et la reconnaissance de celle-ci par le patriarcat (1850), un espace de vingt ans aura suffi, le r\u00e8glement de la question de l\u2019\u00c9glise bulgare durera un si\u00e8cle (1860-1961). Mais, pendant que les chr\u00e9tiens des Balkans luttent pour leur ind\u00e9pendance, sur les territoires du Proche et du Moyen-Orient s\u2019\u00e9tablissent les mandats fran\u00e7ais et britannique. Les probl\u00e8mes aussi bien politiques que religieux s\u2019y pr\u00e9sentent d\u00e8s lors d\u2019une mani\u00e8re tout \u00e0 fait diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\">AST\u00c9RIOS ARGYRIOU<\/h4>\n<h4 style=\"text-align: center;\"><em>Histoire du Christianisme \u2013 Pour mieux comprendre notre temps<\/em>, sous la direction de Alain Corbin, \u00c9ditions du Seuil, Paris, 2005<\/h4>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6499\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0129.jpg\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"453\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0129.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0129-300x209.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<div class=\"vlp-link-container vlp-layout-basic\"><a href=\"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/terre_musulmane\/\" class=\"vlp-link\" title=\"Chr\u00e9tiens en terre musulmane\"><\/a><div class=\"vlp-layout-zone-side\"><div class=\"vlp-block-2 vlp-link-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" style=\"max-width: 150px;\" width=\"150\" height=\"104\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0122.jpg\" class=\"attachment-150x999 size-150x999\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0122.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/650px.-beautiesofbospho00parduoft_orig_0122-300x209.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/div><\/div><div class=\"vlp-layout-zone-main\"><div class=\"vlp-block-0 vlp-link-title\">Chr\u00e9tiens en terre musulmane<\/div><div class=\"vlp-block-1 vlp-link-summary\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;<\/div><\/div><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L\u2019organisation des \u00c9glises asservies &nbsp; La caract\u00e9ristique principale de l\u2019histoire du christianisme oriental, pour toute cette longue p\u00e9riode,&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6494,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[524,95,297,2],"tags":[523],"class_list":["post-6510","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chretiens-en-terre-musulmane","category-histoire","category-martyrs-2","category-orthodoxie","tag-terre_musulmane"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6510","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6510"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6510\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6516,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6510\/revisions\/6516"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6494"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6510"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6510"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6510"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}