{"id":533,"date":"2019-10-20T10:56:19","date_gmt":"2019-10-20T08:56:19","guid":{"rendered":"http:\/\/hesychia.eu\/?p=533"},"modified":"2019-10-20T11:18:21","modified_gmt":"2019-10-20T09:18:21","slug":"bio-pere-gheorghe-calciu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/2019\/10\/20\/bio-pere-gheorghe-calciu\/","title":{"rendered":"Un crois\u00e9 du XXe si\u00e8cle : le p\u00e8re Gheorghe Calciu &#8211; I"},"content":{"rendered":"<h4 style=\"text-align: center;\">R\u0103zvan Codrescu \/ ROST \/ ann\u00e9e IV, no. 38<\/h4>\n<h5 style=\"text-align: center;\">traduction: hesychia.eu<\/h5>\n<p><em><strong>La seule chance de survie du christianisme oriental est celle d\u2019une guerre dans la Parole. Notre solution est celle de Calciu-Dumitreasa&#8230;<\/strong><\/em><br \/>\nNicolae Steinhardt, Jurnalul fericirii, \u00c9d. Dacia, Cluj-Napoca, 1991<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<div id=\"attachment_536\" style=\"width: 660px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-536\" class=\"size-full wp-image-536\" src=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/h1_1998.jpg\" alt=\"Evangile illumin\u00e9\" width=\"650\" height=\"934\" srcset=\"https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/h1_1998.jpg 650w, https:\/\/hesychia.eu\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/h1_1998-209x300.jpg 209w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><p id=\"caption-attachment-536\" class=\"wp-caption-text\">Evangile illumin\u00e9 de la fin du XIVe-d\u00e9but du XVe si\u00e8cle<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u00c9glise orthodoxe roumaine semblait vaincue par les conjonctures et dispos\u00e9e \u00e0 faire des compromis avec le r\u00e9gime politique ath\u00e9e et mat\u00e9rialiste, un professeur de s\u00e9minaire, un r\u00e9cent pr\u00eatre, apr\u00e8s avoir fait l\u2019exp\u00e9rience la plus radicale de l\u2019oppression communiste, osait, au c\u0153ur de Bucarest, relever la Croix et faire face presque seul \u00e0 la fois \u00e0 la d\u00e9mence destructrice du pouvoir et \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 de certains de ses sup\u00e9rieurs eccl\u00e9siastiques.<br \/>\nIl s\u2019appelait Gheorghe Calciu-Dumitreasa et il avait 52 ans (il est n\u00e9 en 1925 \u00e0 Mahmudia, Tulcea). Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une biographie plus compl\u00e8te soit r\u00e9dig\u00e9e, cette esquisse de portrait tente de d\u00e9finir les rep\u00e8res essentiels de sa vie et de sa personnalit\u00e9, avec de nombreuses citations des sermons et des m\u00e9moires qu\u2019il a laiss\u00e9s, \u00e9parpill\u00e9s dans des volumes et des p\u00e9riodiques nationaux et \u00e9trangers.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\">I. Une jeunesse encha\u00een\u00e9e<\/h4>\n<p>Avant de devenir pr\u00eatre, le jeune Gheorghe Calciu avait v\u00e9cu pendant 16 ans dans les profondeurs de l\u2019enfer. D\u00e9tenu politique entre 1948 et 1964, il a \u00e9galement travers\u00e9 la vague de terreur de Pitesti (1949-1951). Nous devons au regrett\u00e9 Dumitru Bacu (1925-1997) la premi\u00e8re grande r\u00e9v\u00e9lation de la monstrueuse \u00ab exp\u00e9rience \u00bb appel\u00e9e \u00ab r\u00e9\u00e9ducation \u00bb, unique par son degr\u00e9 de terreur et de perversion dans tout l\u2019univers concentrationnaire communiste. Lors d\u2019une \u00e9dition ult\u00e9rieure du livre de D. Bacu, pr\u00e9par\u00e9 en 1988 et publi\u00e9 en 1989 (\u00e0 Hamilton, Canada, sous l\u2019\u00e9gide de Cuv\u00e2ntul rom\u00e2nesc), le p\u00e8re Calciu accepta d\u2019\u00e9crire la pr\u00e9face.<br \/>\n\u00ab Maintenant, je lis des livres sur Pite\u0219ti et je travaille sur une pr\u00e9face \u2014 tout ce qui serait \u00e9crit sur ces choses est fade pour nous, ceux qui sommes pass\u00e9s par l\u00e0 \u2014 en essayant d\u2019expliquer ce qui ne peut pas \u00eatre expliqu\u00e9. [&#8230;] J\u2019ai \u00e9crit une pr\u00e9face longue et incomprise \u00bb, a avou\u00e9 l\u2019auteur, trop modestement. Et vers la fin : \u00ab Peut-\u00eatre que dans l\u2019histoire de Pitesti, tout ce qui doit rester est : Et pardonnez-nous nos fautes, tout comme nous pardonnons \u00e0 nos d\u00e9biteurs \u00bb&#8230;<br \/>\nPlus tard, par exemple dans une interview \u00e0 la revue Lumea credin\u021bei, \u00e0 40 ans apr\u00e8s le pardon g\u00e9n\u00e9ral des prisonniers politiques dans les prisons communistes, le P\u00e8re s\u2019est laiss\u00e9 convaincre \u00e0 \u00eatre plus explicite :<br \/>\n\u00ab Afin de comprendre ce que Pite\u015fti a \u00e9t\u00e9, nous devons nous \u00e9lever au-dessus des faits et atteindre les racines du mal, les m\u00e9canismes internes de la perversion et sa dimension m\u00e9taphysique. Je crois que Pitesti a \u00e9t\u00e9 une exp\u00e9rience diabolique. L\u00e0-bas, il y a eu les luttes entre le bien et le mal, dans lesquelles les bourreaux et les victimes ont \u00e9t\u00e9 des simples instruments. C\u2019est une exp\u00e9rience diabolique qui a eu lieu dans notre pays plus que dans aucune autre partie du monde. Mais j\u2019ai cette conviction, \u00e0 savoir que les forces diaboliques ont \u00e9t\u00e9 si puissantes pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019esprit roumain, \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e9tait \u00e9galement tr\u00e8s puissant. [&#8230;] Vous voyez, lorsque la terreur de Pite\u0219ti a commenc\u00e9, la pr\u00e9tendue exp\u00e9rience de \u201cr\u00e9\u00e9ducation\u201d et de \u201cd\u00e9masquage\u201d, il y avait une sorte de centre de spiritualit\u00e9 et de pri\u00e8re. Je dois dire que nous, les habitants de Pite\u0219ti, sans nous enorgueillir, ou ceux de la prison, en g\u00e9n\u00e9ral, nous avons \u00e9t\u00e9 les meilleurs hommes du pays, non pas parce que nous avions des caract\u00e8res sp\u00e9ciaux ou qui sait quels grands dons, mais simplement parce que nous nous sommes int\u00e9gr\u00e9s dans une pens\u00e9e spirituelle sinc\u00e8re et authentiquement roumaine. \u00c0 Pitesti, lorsque les exp\u00e9riences ont commenc\u00e9, la pri\u00e8re ne cessait jamais, ni le jour ni la nuit. Chaque cellule avait un temps de pri\u00e8re. Lorsque la pri\u00e8re dans cette cellule \u00e9tait termin\u00e9e, au moins un homme, je parle de la nuit, au moins un homme restait pour veiller, prier, m\u00e9diter ; quand il finissait, il frappait le mur et la pri\u00e8re \u00e9tait transmise \u00e0 la cellule suivante, et ainsi elle faisait le tour de toute la prison. De cette mani\u00e8re, comme dans un monast\u00e8re, la pri\u00e8re ne cessait jamais, toute comme la fum\u00e9e s\u2019\u00e9levant vers Dieu. Bien s\u00fbr, cela n\u2019a pas plu \u00e0 Satan. Du point de vue spirituel, du point de vue m\u00e9taphysique, c\u2019\u00e9tait la raison d\u2019\u00eatre de Pite\u0219ti \u00bb.<br \/>\nL\u2019outil de Satan allait \u00eatre principalement le terrible tortionnaire Eugen \u021aurcanu (un \u00e9tudiant gris, mais mal\u00e9fique, l\u00e9gionnaire de conjoncture et rapidement apostat) :<br \/>\n\u00ab Quand \u021aurcanu est venu \u00e0 Pite\u015fti, je ne l\u2019avais pas connu. Je ne l\u2019ai rencontr\u00e9 qu\u2019en 1950, dans la derni\u00e8re s\u00e9rie de \u00ab d\u00e9masquements \u00bb. Je pense que la structure de \u021aurcanu a \u00e9t\u00e9 mauvaise d\u00e8s le d\u00e9but. Il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un converti du bien au mal. Il \u00e9tait motiv\u00e9 par des ambitions d\u00e9mesur\u00e9es, car c\u2019est seulement de cette fa\u00e7on qu\u2019il a pu devenir brusquement le d\u00e9mon supr\u00eame de l\u2019action de Pitesti. Car \u021aurcanu \u00e9tait dot\u00e9 r\u00e9ellement d\u2019une extraordinaire force de domination. Lorsqu\u2019il entrait dans une cellule, il provoquait une peur horrifi\u00e9e. Et on ne peut pas expliquer comment, un \u00e0 un, tous ses adversaires ont \u00e9t\u00e9 abattus, et tout le monde en prison tremblait de peur devant lui&#8230; Il avait une force d\u00e9moniaque en lui. Il nous arrachait les meilleurs parmi nous, les emmenait dans la chambre no. 4 H\u00f4pital, les battait, transformait, torturait, bref, les retournait \u00e0 l\u2019envers. M\u00eame si rien ne changeait dans leur \u00e2me, la peur \u00e9tait si grande que ces personnes finissaient par devenir elles-m\u00eames des informateurs. Non seulement cela, mais ils d\u00e9montraient \u00e9galement qu\u2019ils avaient chang\u00e9 de mentalit\u00e9. De cette fa\u00e7on, ils ont introduit la m\u00e9fiance, la peur, le d\u00e9sespoir, chez beaucoup d\u2019entre nous. Certains ont r\u00e9sist\u00e9, d\u2019autres se sont suicid\u00e9s, la plupart ont c\u00e9d\u00e9. Je ne veux diminuer la gloire de personne, mais tr\u00e8s peu ont r\u00e9sist\u00e9. Certains se sont r\u00e9tablis t\u00f4t ou tard, car la restauration de l\u2019esprit humain ne ressemble pas \u00e0 la restauration du corps, elle a des lois secr\u00e8tes, elle s\u2019op\u00e8re plus difficilement ou jamais&#8230; Ma gu\u00e9rison, par exemple, a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus difficile que celle des autres, car ma blessure a \u00e9t\u00e9 plus profonde. J\u2019\u00e9tais une personne assez na\u00efve, un enfant de paysan, avec une foi forte, avec une confiance particuli\u00e8re dans les gens. J\u2019\u00e9tais un gars tr\u00e8s sympathis\u00e9 par les autres. M\u00eame apr\u00e8s ma chute, on disait de moi \u00ab l\u2019ange d\u00e9chu aux yeux bleus \u00bb, car tout le monde me consid\u00e9rait comme un ange. Mais maintenant j\u2019\u00e9tais un ange d\u00e9chu &#8230;.\u00bb<br \/>\nEn 1951, apr\u00e8s environ deux ans de cauchemar, comme effray\u00e9 d\u2019assumer les proportions si monstrueuses de \u00ab l\u2019exp\u00e9rience \u00bb perverse, le parti d\u00e9cida d\u2019y mettre fin, mais en se lavant les mains et en transformant Turcanu (qui a finalement \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9) en \u00ab bouc \u00e9missaire \u00bb solitaire, derri\u00e8re lequel se trouvaient, semblait-il, une man\u0153uvre l\u00e9gionnaire odieuse de compromettre le nouveau r\u00e9gime prol\u00e9tarien. Ceux qui, par leurs fausses d\u00e9clarations, devaient prouver ce sc\u00e9nario fantasmagorique, n\u2019\u00e9taient autres que ceux qui en avaient \u00e9t\u00e9 victimes. Ici, cependant, \u00ab l\u2019ange d\u00e9chu aux yeux bleus \u00bb, \u00e0 l\u2019\u00e9tonnement de tous, refuse d\u2019ob\u00e9ir et renverse obstin\u00e9ment cette parodie de proc\u00e8s :<br \/>\n\u00ab Je suis revenu \u00e0 moi-m\u00eame lorsque j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 des actes horribles, qui faisaient r\u00e9f\u00e9rence au processus par lequel les victimes devaient devenir des accus\u00e9s. Alors l\u2019esprit de justice s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 en moi et mon Ange m\u2019a fait prendre, en risquant ma vie, une attitude, arr\u00eatant cette farce terrible. \u00c0 moi, ils m\u2019ont demand\u00e9 de dire que j\u2019avais envoy\u00e9 ces ordres re\u00e7us de certains chefs l\u00e9gionnaires \u00e0 un autre chef l\u00e9gionnaire, Costache Opri\u015fan, qui \u00e9tait en prison. Mais je n\u2019avais jamais rencontr\u00e9 aucun d\u2019eux, je n\u2019avais aucun lien avec eux. Mais Securitatea a voulu promouvoir l\u2019id\u00e9e que cela aurait d\u00e9clench\u00e9 les actes de torture et l\u2019annihilation physique et morale de Pitesti, c\u2019est-\u00e0-dire par une man\u0153uvre l\u00e9gionnaire, afin de compromettre le r\u00e9gime ! En outre, ils m\u2019ont accus\u00e9 d\u2019avoir fait sortir de la prison des informations par l\u2019interm\u00e9diaire de divers prisonniers qui ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s, des informations transmises par la suite \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. C\u2019\u00e9tait aussi un mensonge effront\u00e9&#8230;\u00bb<br \/>\nCette heure et ce lieu ont \u00e9t\u00e9 le \u201cDamas\u201d du pers\u00e9cut\u00e9 pers\u00e9cuteur. Toute la vie de cet homme apr\u00e8s l\u2019\u00e9pisode tragique de Pitesti a \u00e9t\u00e9 une de repentance, de confession et de sacrifice. Il a mesur\u00e9, dans son \u00e2me et sa chair, la distance entre l\u2019enfer et le paradis. Peut-\u00eatre que personne apr\u00e8s Pite\u015fti n\u2019a remport\u00e9 une victoire morale aussi exemplaire et d\u00e9finitive. Parce qu\u2019il y a un cas Gheorghe Calciu, on peut dire que \u201cl\u2019exp\u00e9rience de Pitesti\u201d a \u00e9chou\u00e9. Elle a \u00e9cras\u00e9 les gens, mais elle n\u2019a pas pu d\u00e9truire, jusqu\u2019\u00e0 la fin, l\u2019Homme. Le tr\u00e8s \u00e9prouv\u00e9 Gheorghe Calciu n\u2019a pas sauv\u00e9 seulement soi-m\u00eame : il a finalement sauv\u00e9 la dignit\u00e9 humaine devant ce que Mircea Eliade appelait \u201cla terreur de l\u2019histoire\u201d.<br \/>\nIl convient de mentionner qu\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9pisode \u201cPitesti\u201d, l\u2019\u00e9tudiant en m\u00e9decine Gheorghe Calciu est rest\u00e9 dans les prisons communistes encore 12 ans, \u00e9tant connu comme l\u2019un des d\u00e9tenus les plus \u201cr\u00e9calcitrants\u201d et un redoutable \u201cgr\u00e9viste de la faim\u201d. L\u2019un des \u00e9pisodes les plus m\u00e9morables et remarquables de la p\u00e9riode post-Pitesti, s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 \u00e0 Jilava en juillet 1958 et est rest\u00e9 l\u00e9gendaire dans l\u2019histoire des prisons : le p\u00e8re Gheorghe Calciu, for\u00e7ant l\u2019impossible, a ouvert ses veines dans le but de sauver la vie d\u2019un autre d\u00e9tenu. Cela est d\u00e9crit dans l\u2019un des volumes des m\u00e9moires de Marcel Petri\u015for :<br \/>\n\u201c\u2014 Mon Dieu ! s\u2019exclama Mircea en sautant vers Gore. Que fais-tu ?!<br \/>\n\u2014 Silence ! \u2014 lui demanda Gore. Je r\u00e9colte une gamelle de sang de mon bras pour donner de la lymphe \u00e0 Costache. Ne vois-tu pas qu\u2019il a perdu tant de sang et qu\u2019il mourra si nous n\u2019intervenons pas avec quelque chose ? [&#8230;]\nPendant ce temps, Gore avait rempli la moiti\u00e9 de sa gamelle de sang et l\u2019avait plac\u00e9 sur le bidon d\u2019eau, la recouvrant d\u2019un linge.<br \/>\n\u2018Je le laisse afin que les globules rouges se d\u00e9posent et je vais juste lui donner la lymphe \u00e0 boire\u2019, expliqua-t-il \u00e0 Mircea, en chouchoutant, tout en mettant un pansement rudimentaire sur son poignet, d\u2019o\u00f9 il avait laiss\u00e9 couler le sang. [&#8230;]\nMais ils ont vite compris, en le voyant d\u00e9canter la lymphe, de la gamelle dans laquelle il avait fait couler son sang, dans celle de Mircea.<br \/>\n\u2014 Bois ! dit-il apr\u00e8s \u00e0 Costache d\u2019un ton imp\u00e9ratif.<br \/>\nMais Opri\u015fan sourit sans se mouvoir. Il r\u00e9pondait avec un sourire d\u2019un autre monde \u00e0 tout ce qui se passait autour de lui.<br \/>\n\u2014 Costache, bois \u00e7a ! \u2014 lui dit Gore, pendant qu\u2019il essayait de lui faire boire de la lymphe \u00e0 tout prix [&#8230;]\n\u2014 Trop tard ! s\u2019exclama Iosif. Costache est loin maintenant ; si loin que personne ne peut plus rien lui faire&#8230; Laissez-le !<br \/>\n\u2014 Costache ! Costache ! \u2014 Cria alors Gore, comme s\u2019il voulait le faire rebrousser chemin avec une gamelle de sang. C\u2019est le mien, le mien, j\u2019en ai encore ! \u2014 murmura-t-il Et eux&#8230; ils te donneront aussi leur&#8230;<br \/>\nMais il s\u2019est interrompu quand Opri\u015fan [&#8230;] a sursaut\u00e9 trois fois, comme s\u2019il voyait quelque chose d\u2019invisible et [&#8230;] il rendit son \u00e2me dans les bras de Gore. La gamelle \u00e0 lymphe est tomb\u00e9e au sol et il [Gore\/Calciu] a serr\u00e9 Costache comme s\u2019il ne voulait pas le laisser partir. \u201d<br \/>\nDans la pr\u00e9face susmentionn\u00e9e du volume Pitesti de D. Bacu, le p\u00e8re Calciu raconte lui-m\u00eame l\u2019\u00e9pisode de la mort d\u2019Opri\u015fan, qui l\u2019a profond\u00e9ment marqu\u00e9, mais, par discr\u00e9tion, ii ne mentionne pas son geste :<br \/>\n\u00abEn 1958, j\u2019\u00e9tais dans un navire de la mort : seize personnes \u00e9taient plac\u00e9es dans quatre cellules aveugles de Jilava, quatre cellules int\u00e9gr\u00e9es dans une cellule plus grande, en forme de demi-cylindre allong\u00e9. Un navire dont la destination \u00e9tait la mort. Seize personnes, chacune avec sa folie et sa sagesse, avec sa maladie et sa trag\u00e9die. La plupart \u00e9taient pass\u00e9s par Pitesti \u2014 plus des deux tiers d\u2019entre nous. Avec les corps malades, les \u00e2mes bless\u00e9es, affam\u00e9s et affaiblis, dans des cellules o\u00f9 l\u2019eau ruisselait sur les murs et o\u00f9 l\u2019humidit\u00e9 p\u00e9n\u00e9trait jusqu\u2019aux os, nous nous trouvions dans un m\u00e9lange dos\u00e9 selon toute la science du Kremlin, afin de d\u00e9terminer combien de temps un homme pouvait r\u00e9sister \u00e0 la terreur, \u00e0 la famine et \u00e0 la torture, aux querelles de cellules, aux maladies qui infestaient chaque centim\u00e8tre cube d\u2019air avec des millions de microbes.<br \/>\nAlors, il est mort dans ma cellule le meilleur d\u2019entre nous. Il \u00e9tait si malade et si faible que la mort \u00e9tait plus pr\u00e9sente pour nous que les murs tremp\u00e9s, que la main du gardien qui nous frappait, ou qui d\u00e9verrouillait et verrouillait la porte, plus concr\u00e8te que nos pain et eau quotidiens. La toux tuberculeuse de Costache Opri\u015fan, l\u2019expectoration abondante et malodorante d\u2019un poumon rong\u00e9 presque enti\u00e8rement par de bacilles, nous retournaient parfois nos estomacs, malgr\u00e9 l\u2019immense amour que nous lui portions tous les trois.<br \/>\nEt pourtant, le mourant Costache \u00e9tait notre axe et notre soutien, notre justification pour l\u2019au-del\u00e0, l\u2019ange qui avait vaincu le diable pour nous. Au moment o\u00f9 il est mort, notre univers a perdu son sens ; alors le monde s\u2019est effondr\u00e9, le cataclysme s\u2019est produit et nous sommes rest\u00e9es trois personnes dans un d\u00e9sert de d\u00e9sespoir. [&#8230;]\nC\u2019\u00e9tait en juillet 1958. Vers le coucher du soleil, dix heures apr\u00e8s la mort de Costache, pendant lesquelles nous avions pri\u00e9 avec larmes et d\u00e9sespoir : \u2018Avec les saints, accorde le repos, Christ, \u00e0 l\u2019\u00e2me de ton serviteur endormi Costache&#8230; Costache &#8230; \u2019, apr\u00e8s lui avoir lav\u00e9 son corps, pour qu\u2019il entre proprement dans la terre de laquelle il avait \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti, nous l\u2019avons sorti nu sur le brancard, dans la cour de la prison. Le soleil se couchait et sa lumi\u00e8re dor\u00e9e tombait sur une v\u00e9g\u00e9tation luxuriante, folle, \u00e9touffante.<br \/>\nLe monde ne se souciait pas de nous. L\u2019Univers n\u2019\u00e9tait pas an\u00e9anti, le soleil n\u2019avait pas obscurci sa lumi\u00e8re, la terre ne s\u2019\u00e9tait pas fendue jusqu\u2019aux profondeurs et les fleurs n\u2019avaient pas perdu leur beaut\u00e9. Nous sommes retourn\u00e9s \u00e0 la cellule, boulevers\u00e9s, d\u00e9testant les fleurs et les arbres, le ciel clair et pur et le soleil dor\u00e9. Sur le brancard petit et sale au milieu de la grande cour, gard\u00e9 par le gardien en uniforme, se trouvait le corps nu de Costache. Maigre, juste la peau et les os (il \u00e9tait incroyable qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un corps humain !), sous la lumi\u00e8re crue qui soulignait la faiblesse et la laideur du corps \u00e9maci\u00e9, il gisait l\u00e0 comme un monument \u00e0 la mort. Et aucun ange ne le prot\u00e9geait avec une \u00e9p\u00e9e de feu des profanations ult\u00e9rieures. Aucun. Juste un gardien en uniforme.<br \/>\nSur la poitrine nue et maigre, deux grandes fleurs bleues inconnues brillaient \u2014 toutes les fleurs nous \u00e9taient devenues inconnues. Iosif les y avait plac\u00e9es, profitant d\u2019un moment de confusion du gardien. Il les avait arrach\u00e9es et plac\u00e9es sur sa poitrine osseuse, pos\u00e9es maladroitement, mais r\u00e9elles et agressives. Le gardien cria \u00e0 Iosif : \u2018Enl\u00e8ve-les de l\u00e0, enl\u00e8ve-les vite !\u2019 (Il avait peur de toucher le mort). Iosif ne l\u2019\u00e9couta pas. \u2018Je vais vous apprendre moi, et \u00e0 vous et \u00e0 lui !\u2019 &#8211; cria le gardien. Pour la premi\u00e8re fois, Iosif lui r\u00e9pondit, car depuis la mort de Costache, hormis les larmes et les pri\u00e8res, nous n\u2019avions \u00e9chang\u00e9 aucune parole, ni entre nous ni avec le gardien : \u2018\u00c0 nous, M. le gardien, vous pouvez encore nous en montrer, mais pas \u00e0 lui ; il vous a \u00e9chapp\u00e9 pour toujours\u2019. Vous voyez, les gardiens, les anges de la mati\u00e8re croyaient qu\u2019ils avaient encore le pouvoir sur nous m\u00eame apr\u00e8s la mort !<br \/>\nDepuis lors, des ann\u00e9es durant, j\u2019ai constamment appel\u00e9 Costache Opri\u015fan jour et nuit pour me donner un signe, pour qu\u2019il me dise quelque chose sur la mort et la vie \u00e9ternelle&#8230; et il n\u2019a jamais r\u00e9pondu. Depuis lors, je me demande et nous nous demandons : \u2018Quelle est la limite entre la mort et la vie, qui est mort et qui est vivant \u2014 nous ou Costache Opri\u015fan ?\u2019&#8230; \u00bb.<br \/>\nIl est dommage que le P\u00e8re n\u2019ait pas r\u00e9ussi \u00e0 mettre sur papier, dans un livre de son propre chef, ses souvenirs des prisons \u2014 une sorte de m\u00e9moires qui seraient certainement rest\u00e9es \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Archipel du goulag d\u2019Alexandre Soljenitsyne ou de \u00cenchisoarea noastr\u0103 cea de toate zilele de Ion Ioanid (qui \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre \u2014 mutatis mutandis \u2013 le Soljenitsyne du communisme roumain) ! Mais il n\u2019est pas mort avant d\u2019avoir \u00e9crit la pr\u00e9face m\u00e9morable du livre de Ioan Ianolide, \u00centoarcerea la Hristos, qu\u2019il consid\u00e9rait comme le v\u00e9ritable testament de toute sa g\u00e9n\u00e9ration, m\u2019avouant que c\u2019\u00e9tait le livre qu\u2019il souhaitait lui-m\u00eame \u00e9crire, mais cela ne lui a pas \u00e9t\u00e9 donn\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u0103zvan Codrescu \/ ROST \/ ann\u00e9e IV, no. 38 traduction: hesychia.eu La seule chance de survie du christianisme oriental&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":536,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[86,100,10,2,19],"tags":[101,99],"class_list":["post-533","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-calciu-dumitreasa","category-communisme","category-la-foi-vivante-de-leglise-orthodoxe","category-orthodoxie","category-vivre-la-foi","tag-communisme","tag-dumitreasa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/533","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=533"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/533\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":550,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/533\/revisions\/550"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/536"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=533"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=533"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hesychia.eu\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=533"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}