Orthodoxie, Saints de l'Occident

De Grégoire, pape de Rome – son discours au peuple

24 avril 2020

Histoire ecclésiastique des Francs en dix livres

par saint Grégoire de Tours

Traduction par MM. J. Guadet et Taranne, Tome second, p. 190-196, chez Jules Renouard et Cie, Paris, 1838

 

LIVRE X | chapitre I

La quinzième année du roi Childebert [en 590], notre diacre revenant de la ville de Rome avec des reliques de saints, rapporta qu’au neuvième mois de l’année précédente, le fleuve du Tibre avait couvert la ville de Rome d’une telle inondation que les édifices antiques en avaient été renversés, et les greniers de l’État emportés ; on y perdit plusieurs milliers de mesures de grains.

Il arriva aussi qu’une multitude de serpents et un grand dragon semblable à une grosse poutre, descendirent à la mer entraînés par les eaux du fleuve ; mais ces animaux étouffés dans les flots orageux de la mer salée, furent rejetés sur le rivage. Aussitôt après survint une contagion qu’ils appellent inguinale. Elle arriva vers le milieu du onzième mois, et selon ce qu’on lit dans le prophète Ézéchiel [9, 6] : Commencez par mon sanctuaire, elle frappa d’abord le pape Pélage, qui en mourut presque aussitôt. Après sa mort la maladie causa de grands ravages parmi les habitants ; et comme l’Église de Dieu ne pouvait demeurer sans chef, tout le peuple élut le diacre Grégoire. Il était sorti d’une des premières familles de sénateurs, et dévot à Dieu depuis son adolescence. Il avait de son propre bien construit six monastères en Sicile ; il en institua un septième dans les murs de Rome, leur donna à tous les terres nécessaires pour fournir aux aliments quotidiens de la communauté, vendit tout le reste avec tout le mobilier de sa maison et le distribua aux pauvres ; et lui qui avait coutume de marcher par la ville couvert de vêtements de soie et brillant de pierres précieuses, maintenant vêtu d’un humble habit, se consacra au service des autels du Seigneur, et fut appelé par le pape pour le seconder en qualité de septième lévite. Il usait d’une telle abstinence dans sa nourriture, était si vigilant à l’oraison, si sévère dans ses jeûnes qu’à peine son estomac affaibli pouvait-il y résister. Il était si instruit dans les sciences de la grammaire, de la dialectique et de la rhétorique, que dans la ville il n’y avait personne qu’on crût pouvoir l’égaler. Il fit tous ses efforts pour éviter cet honneur, de peur de retomber, par l’acquisition d’une telle dignité, dans les vanités du siècle, qu’il avait rejetées. Il écrivit donc à l’empereur Maurice, dont il avait tenu le fils sur les fonts sacrés, le conjurant et lui demandant avec beaucoup de prières de ne point accorder au peuple son consentement pour l’élever aux honneurs de ce rang ; mais Germain, préfet de la ville de Rome, devança son messager, et l’ayant arrêté, déchira les lettres et envoya à l’empereur l’acte de la nomination faite par le peuple. Maurice qui aimait le diacre, rendant grâces à Dieu de cette occasion de l’élever en dignité, envoya son diplôme pour le faire sacrer. Comme on tardait à le consacrer et que la contagion continuait à faire des ravages dans le peuple, il s’adressa en ces mots à la multitude pour l’exhorter à la pénitence :

 

Bamberger Apokalypse – Staatsbibliothek Bamberg Msc.Bibl.140 / Reichenau, circa 1010

 

DISCOURS DE GRÉGOIRE AU PEUPLE.

Il convient, mes très chers frères, que nous craignions, du moins quand ils arrivent et que nous les éprouvons, les fléaux de Dieu, que nous aurions dût redouter d’avance. Que la douleur donne en nous entrée à la conversion, et que la peine que nous souffrons amollisse la dureté de nos cœurs ; car, comme l’a prédit le prophète [Jérémie, 4, 10], l’épée va les percer jusqu’au fond du cœur. Voilà que tout ce peuple est frappé de l’épée de la colère céleste, qui abat d’un coup subit chacun de nos citoyens. La mort n’est point précédée de la maladie, mais devance, comme vous le voyez, les langueurs du mal. Celui qui est frappé est enlevé avant d’avoir pu se livrer aux gémissements de la pénitence. Pensez donc de quelle manière ils sont forcés de se présenter devant le juge sans avoir eu le temps de pleurer leurs actions. Nos habitants ne sont point ravis un à un, mais tous tombent à la fois. Les maisons demeurent vides, les parents assistent aux obsèques de leurs enfants, et leur mort est précédée de celle de leurs héritiers. Que chacun de nous se réfugie donc dans les lamentations de la pénitence, tandis qu’il nous reste le temps de pleurer avant d’être frappés. Rappelons devant les yeux de notre esprit toutes les erreurs dont nous nous sommes rendus coupables, et expions, par nos larmes, nos actions criminelles. Prévenons, par notre confession, la présence du juge, et, selon l’avertissement du prophète, élevons au ciel nos cœurs avec nos mains vers le Seigneur ; et, en élevant ainsi vers Dieu nos cœurs avec nos mains élevons l’ardeur de nos prières aux mérites d’une bonne œuvre. Certes, il rend la confiance à nos frayeurs, celui qui nous a crié par son prophète [Ézéchiel, 33, 11] : Je ne veux point la mort de l’impie, mais qu’il vive et se convertisse. Que personne donc ne désespère en raison de la grandeur de ses iniquités : il suffit de trois jours de pénitence pour laver les crimes invétérés des Ninivites, et, de la sentence même de sa mort, le larron converti reçut les récompenses de la vie. Changeons donc notre cœur, et osons croire que nous avons déjà reçu ce que nous demandons. Le juge est plus promptement fléchi par les prières, lorsque celui qui le supplie est corrigé de sa perversité. Repoussons, par l’importunité de nos pleurs, ce glaive de colère suspendu sur nos têtes. L’importunité, fâcheuse d’ordinaire aux hommes, est agréable au juge de vérité, car le Dieu clément et miséricordieux veut que nos prières lui arrachent son pardon, et ne consent jamais à s’irriter contre nous autant que nous le méritons, car c’est lui qui a dit, par la bouche du psalmiste [Ps., 49, 16] : Invoquez-moi aux jours de l’affliction, et je vous en délivrerai et vous aurez lieu de m’honorer. En nous avertissant de l’invoquer, il se rend à lui-même témoignage qu’il désire faire miséricorde à ceux qui l’invoquent. Ainsi donc, mes très chers frères, le cœur contrit et amendés dans nos œuvres, venons d’une âme dévouée aux larmes, au point du jour de la quatrième férie[mercredi], pour célébrer la litanie septiforme dans l’ordre que je vais vous indiquer, afin que le juge soit forcé de s’arrêter avant de punir nos fautes, et qu’il épargne même la condamnation à ceux dont la sentence est déjà prononcée. Que le clergé donc sorte en procession, avec les prêtres de la sixième région, de l’église des saints martyrs Cosme et Damien ; que tous les abbés et leurs religieux sortent, avec les prêtres de la quatrième région, de l’église des saints martyrs Gervais et Protais ; que toutes les abbesses, avec leurs congrégations, sortent de l’église des saints martyrs Marcellin et Pierre, avec les prêtres de la première région ; que tous les enfants sortent de l’église des saints martyrs Jean et Paul, avec les prêtres de la deuxième région ; que tous les laïques sortent de l’église du premier martyr saint Etienne avec les prêtres de la septième région ; que toutes les femmes veuves sortent de l’église de sainte Euphémie avec les prêtres de la cinquième région ; et toutes les femmes mariées de l’église du saint martyr Clément, avec les prêtres de la troisième région ; afin que, venant avec prières et avec larmes de ces différentes églises, nous nous réunissions à la basilique de la bienheureuse Marie, toujours Vierge, mère de Jésus-Christ, notre Seigneur Dieu ; et que là, suppliant longtemps le Seigneur avec des pleurs et des gémissements, nous parvenions à obtenir le pardon de nos péchés.

Après avoir ainsi parlé, ayant rassemblé les différents clergés, il ordonna de chanter des psaumes pendant trois jours, et d’implorer la miséricorde du Seigneur. Toutes les trois heures, des chœurs, chantant les psaumes, venaient à l’église, criant par les rues de la ville : Kyrie eleison. Notre diacre, qui était présent, assurait que, tandis que le peuple élevait ainsi vers le Seigneur une voix suppliante, dans l’espace d’une heure, quatre-vingts personnes tombèrent et rendirent l’esprit. Cependant l’évêque ne cessa pas de prêcher le peuple pour l’engager à continuer ses oraisons. Notre diacre reçut de Grégoire, comme nous l’avons dit, les reliques des Saints, tandis qu’il était encore dans le diaconat. Comme il se préparait à fuir pour se cacher, il fut pris, entraîné, et conduit à la basilique de l’apôtre saint Pierre, où il fut sacré pape de la ville, et revêtu de l’office pontifical. Notre diacre ne le quitta point jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’épiscopat, et fut de ses yeux témoin de son sacre.

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